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vendredi 6 septembre 2013

Rendre Semblable.

Eric B & Rakim, Don't Sweat the Technique, 1992.

L'idéologie de l'"information" par le livre

En général cette image du "public" ne s'affiche pas. Elle n'habite pas moins la prétention qu'ont les "producteurs" d'informer une population, c'est-à-dire de "donner forme" aux pratiques sociales. Les protestations mêmes contre la vulgarisation/vulgarité des médias relèvent souvent d'une prétention pédagogique analogue ; portée à croire ses propres modèles culturels nécessaires au peuple en vue d'une éducation des esprits et d'une élévation des cœurs, l'élite émue par le "bas niveau" des canards ou de la télé postule toujours que le public est modelé par les produits qu'on lui impose. C'est là se méprendre sur l'acte de "consommer". On suppose qu'"assimiler" signifie nécessairement "devenir semblable à" ce qu'on absorbe, et non le "rendre semblable" à ce qu'on est, le faire sien, se l'approprier ou réapproprier. Entre ces deux significations possibles, le choix s'impose, et d'abord au titre d'une histoire dont l'horizon doit être esquissé. "Il était une fois..."

Au XVIIIe siècle, l'idéologie des Lumières voulait que le livre soit capable de réformer la société, que la vulgarisation scolaire transforme les mœurs et les coutumes, qu'une élite ait avec ses produits, si leur diffusion couvrait le territoire, le pouvoir de remodeler la nation. Ce mythe de l'Éducation a inscrit une théorie de la consommation dans la structure de la politique culturelle. Certes, par la logique du développement technique et économique qu'elle mobilisait, cette politique a été conduite jusqu'au système actuel qui inverse l'idéologie hier soucieuse de répandre les "Lumières". Les moyens de diffusion l'emportent désormais sur les idées véhiculées. Le médium remplace le message. Les procédures "pédagogiques" dont le réseau scolaire a été le support se sont développées au point d'abandonner comme inutile ou de briser le "corps" professoral qui les a perfectionnées pendant deux siècles : elles composent aujourd'hui l'appareil qui, en accomplissant le rêve ancien d'encadrer tous les citoyens et chacun en particulier, détruit peu à peu la finalité, les convictions et les institutions scolaires des Lumières. En somme, tout se passe dans l'Éducation comme si la forme de sa mise en place technique s'est réalisée démesurément, en éliminant le contenu même qui l'a rendue possible et qui dès lors perd son utilité sociale. Mais tout au long de cette évolution, l'idée d'une production de la société par un système "scriptuaire" n'a cessé d'avoir pour corollaire la conviction qu'avec plus ou moins de résistance, le public est modelé par l'écrit (verbal ou iconique), qu'il devient semblable à ce qu'il reçoit, enfin qu'il est imprimé par et comme le texte qui lui est imposé. 

Hier, ce texte était scolaire. Aujourd'hui, le texte c'est la société elle-même. Il a forme urbanistique, industrielle, commerciale ou télévisée. Mais la mutation qui a fait passer de l'archéologie scolaire à la technocratie des médias n'a pas entamé le postulat d'une passivité propre à la consommation - un postulat qui justement doit être discuté. Elle l'a renforcé plutôt : l'implantation massive d'enseignements normalisés a rendu impossibles ou invisibles les relations intersubjectives de l'apprentissage traditionnel ; les techniciens "informateurs" ont donc été mués, par la systématisation des entreprises, en fonctionnaires claquemurés dans une spécialité et de plus en plus ignorants des utilisateurs ; la logique productiviste elle-même, en isolant les producteurs, les a amenés à supposer qu'il n'y a pas de créativité chez les consommateurs ; un aveuglement réciproque, généré par ce système, a fini par faire croire aux uns et aux autres que l'initiative ne se loge que dans les laboratoires techniques. Même l'analyse de la répression exercée par les dispositifs de ce système d'encadrement disciplinaire postule encore un public passif, "informé", traité, marqué et sans rôle historique.

L'efficace de la production implique l'inertie de la consommation. Elle produit l'idéologie de la consommation-réceptacle. Effet d'une idéologie de classe et d'un aveuglement technique, cette légende est nécessaire au système qui distingue et privilégie des auteurs, des pédagogues, des révolutionnaires, en un mot des "producteurs" par rapport à ceux qui ne le sont pas. A récuser la "consommation" telle qu'elle a été conçue et (naturellement) confirmée par ces entreprises d'"auteurs", on se donne la chance de découvrir une activité créatrice là où elle a été déniée, et de relativiser l'exorbitante prétention qu'a une production (réelle mais particulière) de faire l'histoire en "informant" l'ensemble du pays.

Michel de Certeau, L'Invention du Quotidien, 1. Arts de Faire, Éditions Gallimard, collection Folio Essais, 1990, p.240-243.

vendredi 6 avril 2012

Esprit Artisanal.

Lauren Van Niekerk, Rep Rap, 2010.

Portrait de l'homme de métier en philosophe stoïque

Contre les espoirs confus d'une transformation émancipatrice du travail, nous sommes ramenés aux contradictions fondamentales de la vie économique : travailler est pénible et sert nécessairement les intérêts de quelqu'un d'autre. C'est même pour ça que le travail est rémunéré. Ainsi rappelés à la dure réalité, nous pouvons enfin poser les bonnes questions : quelles sont nos véritables aspirations quand nous donnons à un jeune homme ou une jeune fille des conseils d'orientation? La seule réponse valable, me semble-t-il, est une réponse qui évite l'utopisme sans pour autant perdre de vue le bien humain : un travail qui mobilise autant que cela s'avère possible la plénitude des capacités humaines. De tels propos relèvent tout à la fois du sens commun et d'une sensibilité humaniste ; ils vont à l'encontre de l'impératif central du capitalisme, qui ne cesse d'alimenter la divergence entre la pensée et l'action. Que faire? Je n'ai pas de programme à proposer, rien qu'une série d'observations qui pourront intéresser quiconque a son mot à dire dans l'orientation des jeunes générations.

Dans la mesure où cela fait plus d'un siècle que le travail manuel est soumis à des processus de routinisation, on pourrait penser que les tâches manuelles qui subsistent en dehors des murs de l'usine sont désormais résistantes à toute forme de standardisation. Certes, on assiste encore à des évolutions à la marge. Ainsi, au cours des deux dernières décennies, les charpentes et les escaliers préfabriqués ont éliminé certaines des tâches les plus délicates des charpentiers qui travaillent pour les grandes firmes de construction ; même chose pour les portes "prêtes à poser". Reste que les conditions physiques spécifiques des activités exercées par les charpentiers, les plombiers ou les mécaniciens auto sont trop variables pour que lesdites activités soient exécutées de façon robotique par des idiots. Elles exigent circonspection et capacité d'adaptation, à savoir le travail d'un être humain, pas l'impulsion aveugle d'un rouage de la machine. Les métiers manuels sont donc un refuge naturel pour les individus qui entendent exercer la plénitude de leurs facultés et se libérer non seulement des pouvoirs mortifères de l'abstraction, mais des espoirs fallacieux et des incertitudes croissantes qui semblent inhérents à notre univers économique.

Alors, quels conseils faut-il donner aux jeunes? Si vous vous sentez une inclination naturelle pour la recherche universitaire, si vous avez un besoin urgent de lire les livres les plus difficiles et que vous vous croyez capables d'y consacrer quatre ans de votre existence, alors inscrivez-vous en fac. En fait, abordez vos études universitaires dans un esprit artisanal, en vous plongeant à fond dans l'univers des humanités ou des sciences naturelles. Mais si ce n'est pas le cas, si la perspective de passer quatre ans de plus assis dans une salle de classe vous donne des boutons, j'ai une bonne nouvelle pour vous : rien ne vous oblige à simuler le moindre intérêt pour la vie d'étudiant dans le simple but de gagner décemment votre vie à la sortie. Et si vous souhaitez quand même aller en fac, apprenez un métier pendant les vacances. Vous aurez des chances de vous sentir mieux dans votre peau, et éventuellement aussi d'être mieux payé, si vous poursuivez une carrière d'artisan indépendant qu'enfermé dans un bureau à cloisons (un "poste de travail modulaire", comme on dit élégamment), à manipuler des fragments d'information ou à jouer les "créatifs" de faible envergure. Certes, pour suivre ces conseils, peut-être faut-il posséder une veine un peu rebelle, car cela suppose de rejeter la voie toute tracée d'un avenir professionnel conçu comme obligatoire et inévitable.

Voir également ici.
Matthew B. Crawford, traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry, Éloge du Carburateur, Essai sur le Sens et la Valeur du Travail, Éditions La Découverte, 2010, p.64-65.