Affichage des articles dont le libellé est Brouillard. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Brouillard. Afficher tous les articles

vendredi 3 avril 2015

Fog of War.

Non attributed, UH-1, s.d.
 
#1: Empathize with your enemy
#2: Rationality will not save us
#3: There's something beyond one's self
#4: Maximize efficiency
#5: Proportionality should be a guideline in war
#6: Get the data
#7: Belief and seeing are both often wrong
#8: Be prepared to re-examine your reasoning
#9: In order to do good, you may have to engage in evil
#10: Never say never
#11: You can't change human nature

Robert S. McNamara, Eleven Lessons from the Life of Robert S. McNamara, 2003.

vendredi 22 août 2014

Entrepreneur Pantouflard.

Bruno Latour, The whole is always smaller than the parts, 2011.

"Si tu veux imposer un changement, conseillait Milton Friedman à ses Chicago Boys, déclenche une crise." Le capital, loin de redouter les crises, s'essaie désormais à les produire expérimentalement. Comme on déclenche des avalanches pour se réserver le choix de l'heure et la maîtrise de leur ampleur. Comme on brûle des plaines pour s'assurer que l'incendie qui les menace viendra mourir là, faute de combustible. "Où et quand" est une question d'opportunité ou de nécessité tactique. Il est de notoriété publique qu'à peine nommé, en 2010, le directeur de l'Elsat, l'institut grec de statistiques, n'a eu de cesse de falsifier pour les aggraver les comptes de la dette du pays, afin de justifier l'intervention de la Troïka. C'est donc un fait que la "crises des dettes souveraines" a été lancée par un homme qui était alors encore un agent officiellement rémunéré du FMI, institution censée "aider" le pays à en sortir. Il s'agissait d'expérimenter grandeur nature, dans un pays européen, le projet néolibéral de refonte complète d'une société, les effets d'une bonne politique d'"ajustement structurel".

Avec sa connotation médicale, la crise a été durant toute la modernité cette chose naturelle qui survenait de manière inopinée ou cyclique en posant l'échéance d'une décision, d'une décision qui mettrait un terme à l'insécurité générale de la situation critique. La fin en était heureuse ou malheureuse, selon la justesse de la médication appliquée. Le moment critique était aussi le moment de la critique - le bref intervalle où était ouvert le débat au sujet des symptômes et de la médication. Il n'en est plus rien à présent. Le remède n'est plus là pour mettre fin à la crise. La crise est au contraire ouverte en vue d'introduire le remède. On parle dorénavant de "crise" à propos de ce que l'on entend restructurer, tout comme on désigne comme "terroristes" ceux que l'on s'apprête à frapper. La "crise des banlieues", en France, en 2005 aura ainsi annoncé la plus grande offensive urbanistique des trente dernières années contre lesdites "banlieues" orchestrée directement par le ministère de l'Intérieur.

Le discours de la crise est chez les néolibéraux un double discours - ils préfèrent parler, entre eux, de "double vérité". D'un côté, la crise est le moment vivifiant de la "destruction créatrice", créatrice d'opportunités, d'innovation, d'entrepreneurs dont seuls les meilleurs, les plus motivés, les plus compétitifs survivront. "C'est peut-être au fond le message du capitalisme: la "destruction créatrice", le rejet de technologies désuètes et des vieux modes de production au profit de nouveaux sont la seule façon d'élever le niveaux de vie (...) Le capitalisme crée un conflit en chacun d'entre nous. Nous sommes tour à tour l'entrepreneur agressif et le pantouflard qui, au plus profond de lui-même, préfère une économie moins compétitive et stressante, où tout le monde gagnerait la même chose", écrit Alan Greenspan, le directeur de la Réserve fédérale américaine de 1987 à 2006. De l'autre côté, le discours de la crise intervient comme méthode politique de gestion des populations. La restructuration permanente de tout, des organigrammes comme des aides sociales, des entreprises comme des quartiers, est la seule façon d'organiser, par un bouleversement constant des conditions d'existence, l'inexistence du parti adverse. La rhétorique du changement sert à démanteler toute habitude, à briser tous les liens, à désarçonner toute certitude, à dissuader toute solidarité, à entretenir une insécurité existentielle chronique. Elle correspond à une stratégie qui se formule en ces termes: "Prévenir par la crise permanente toute crise effective". Cela s'apparente, à l'échelle du quotidien, à la pratique contre-insurrectionnelle bien connue du "déstabiliser pour stabiliser", qui consiste pour les autorités à susciter volontairement le chaos afin de rendre l'ordre plus désirable que la révolution. Du micro management à la gestion de pays entiers, maintenir la population dans une sorte d'état de choc permanent entretient la sidération, la déréliction à partir de quoi on fait de chacun et de tous à peu près ce que l'on veut. La dépression de masse qui frappe présentement les Grecs est le produit voulu de la politique de la Troïka, et non son effet collatéral.

C'est de n'avoir pas compris que la "crise" n'était pas un fait économique, mais une technique politique de gouvernement que certains se sont ridiculisés en proclamant à la hâte, avec l'explosion de l'arnaque des subprimes, la "mort du néolibéralisme". Nous ne vivons pas une crise du capitalisme, mais au contraire le triomphe du capitalisme de crise. "La crise" signifie: le gouvernement croît. Elle est devenue l'ultima ratio de ce qui règne. La modernité mesurait tout à l'aune de l'arriération passée à laquelle elle prétendait nous arracher; toute chose se mesure dorénavant à l'aune de son proche effondrement. Lorsque l'on divise par deux le traitement des fonctionnaires grecs, c'est en arguant de ce que l'on pourrait aussi bien ne plus les payer du tout. Chaque fois que l'on allonge le temps de cotisation des salariés français, c'est au prétexte de "sauver le système des retraites". La crise présente, permanente et omnilatérale, n'est plus la crise classique, le moment décisif. Elle est au contraire fin sans fin, apocalypse durable, suspension indéfinie, différemment efficace de l'effondrement effectif, et pour cela état d'exception permanent. La crise actuelle ne promet plus rien; elle tend à libérer, au contraire, qui gouverne de toute contrainte quant aux moyens déployés.

Comité invisible, A nos Amis, La fabrique éditions, Paris, 2014, p.22-25.

vendredi 19 avril 2013

Froide Passion.

 Gang of Four, At Home He's a Tourist, 1979.

Tout ce qui s’est fait de valable depuis deux siècles, dans tous les domaines, s’est fait contre le sentiment romantique de la vie, c’est-à-dire aussi en en tenant compte. Les Poésies de Lautréamont, les Lettres de non-amour de Chklovski, les Dialogues de Deleuze-Parnet, l’album Entertainment de Gang of Four dessinent un front que peuplent la froide passion de Durruti, les meilleures intuitions de Lénine et du féminisme italien, les discours de Huey P. Newton, la guérilla urbaine et l’air qui souffle dans la villa Savoye. Tout cela relève de ce que nous appellerons, par opposition, le sentiment blanquiste de la vie. L’Éternité par les astres et Instructions pour une prise d’armes en sont dans ce volume les plus pures expressions. Partir de ce qui est là, et non de ce qui manque, de ce qui ferait, dit-on, défaut au réel. Mépriser les obstacles comme les personnes. N’attendre jamais, opérer avec ceux qui sont là. S’appréhender soi-même, appréhender les êtres et les situations non comme des entités, mais comme parcourus de lignes et de plans, traversés de fatalités. Saisir le possible non comme un halo qui nimberait les êtres, mais comme le produit d’une collision entre ces fatalités. Pas d’arrière-monde, de rêveries, de récriminations, d’explications. "On ne se console que trop". Renoncer à l’idée de chaos, simple transcription mentale du renoncement – "il n’a jamais existé, il n’existera jamais l’ombre d’un chaos nulle part". Une fois recensé ce qui est là, s’organiser. Ne reculer devant aucune conséquence logique. Ceux qui parlent de révolution sans se soucier de la question des armes et du ravitaillement ont déjà des cadavres sur les bras. Laisser aux métaphysiciens les questions d’origine et de finalité, l’ici et maintenant pour tout commencement, et ce que nous pouvons pratiquement y faire pour seul but sérieux. Si l’état de choses est intenable, ce n’est pas parce que ceci..., parce que cela..., mais parce que j’y suis impuissant. Ne jamais opposer les nécessités de la pensée et celles de l’action. Rester ferme dans ces moments de reflux où il faut tout reprendre, seul, depuis le début : on n’est jamais seul avec la vérité. Une telle façon d’être ne trouvera aucune excuse aux yeux de ceux dont la vie n’est qu’une savante collection de justifications. Face à elle, le ressentiment s’arme d’invectives, dénonce la "prise de pouvoir", la "mégalomanie", dresse ses cordons sanitaires de mauvaise foi, de bêtise et de contentement ; il prononce la mise au ban du monstre qui semble en passe de s’extraire du troupeau humain.

Comité Invisible, Préface in Maintenant il Faut des Armes, Éditions La Fabrique, 2007, p.16-17.

vendredi 22 juin 2012

Bref Ouvrage.


Georges Lautner, Le Monocle Rit Jaune, 1964.

Quelque critiques que puissent être la situation et les circonstances où vous vous trouvez, ne désespérez de rien ; c’est dans les occasions où tout est à craindre, qu’il ne faut rien craindre ; c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers, qu’il n’en faut redouter aucun ; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource, qu’il faut compter sur toutes ; c’est lorsqu’on est surpris, qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même. 

Sun Tse (L’Art de la Guerre)

I

Ces Commentaires sont assurés d’être promptement connus de cinquante ou soixante personnes ; autant dire beaucoup dans les jours que nous vivons, et quand on traite de questions si graves. Mais aussi c’est parce que j’ai, dans certains milieux, la réputation d’être un connaisseur. Il faut également considérer que, de cette élite qui va s’y intéresser, la moitié, ou un nombre qui s’en approche de très près, est composée de gens qui s’emploient à maintenir le système de domination spectaculaire, et l’autre moitié de gens qui s’obstineront à faire tout le contraire. Ayant ainsi à tenir compte de lecteurs très attentifs et diversement influents, je ne peux évidemment parler en toute liberté. Je dois surtout prendre garde à ne pas trop instruire n’importe qui. 

Le malheur des temps m’obligera donc à écrire, encore une fois, d’une façon nouvelle. Certains éléments seront volontairement omis ; et le plan devra rester assez peu clair. On pourra y rencontrer, comme la signature même de l’époque, quelques leurres. À condition d’intercaler çà et là plusieurs autres pages, le sens total peut apparaître : ainsi, bien souvent, des articles secrets ont été ajoutés à ce que des traités stipulaient ouvertement, et de même il arrive que des agents chimiques ne révèlent une part inconnue de leurs propriétés que lorsqu’ils se trouvent associés à d’autres. Il n’y aura, d’ailleurs, dans ce bref ouvrage, que trop de choses qui seront, hélas, faciles à comprendre.

Guy Debord, Commentaires sur la Société du Spectacle, Éditions Gérard Lebovici, 1988.