mercredi 14 septembre 2011

Inimaginables Nouveautés.

Killian Eng, Various Works 5, 2011 (via But Does It Float).

- IV - 

Trois questions, par exemple: Que transmettre? À qui le transmettre? Comment le transmettre?

Que transmettre? Le savoir!

Jadis et naguère, le savoir avait pour support le corps même du savant, de l’aède ou du griot. Une bibliothèque vivante... voilà le corps enseignant du pédagogue.

Peu à peu, le savoir s’objectiva d’abord dans des rouleaux, vélins ou parchemins, support d’écriture, puis, dès la Renaissance, dans les livres de papier, supports d’imprimerie, enfin, aujourd’hui, sur la toile, support de messages et d’information.

L’évolution historique du couple support-message est une bonne variable de la fonction d’enseignement. Du coup, la pédagogie changea trois fois: avec l’écriture, les Grecs inventèrent la paideia; à la suite de l’imprimerie, les traités de pédagogie pullulèrent. Aujourd’hui?

Je répète. Que transmettre? Le savoir? Le voilà, partout sur la toile, disponible, objectivé. Le transmettre à tous? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre? Voilà, c’est fait.

Avec l’accès aux personnes, par le téléphone cellulaire, avec l’accès en tous lieux, par le GPS, l’accès au savoir est désormais ouvert. D’une certaine manière, il est toujours et partout déjà transmis.

Objectivé, certes, mais, de plus, distribué. Non concentré. Nous vivions dans un espace métrique, dis-je, référé à des centres, à des concentrations. Une école, une classe, un campus, un amphi, voilà des concentrations de personnes, étudiants et professeurs, de livres, en bibliothèques, très grande dit-on parfois, d’instruments dans les laboratoires... ce savoir, ces références, ces livres, ces dictionnaires... les voilà distribués partout et, en particulier, chez vous; mieux, en tous les lieux où vous vous déplacez; de là étant, vous pouvez toucher vos collègues, vos élèves, où qu’ils passent; ils vous répondent aisément.

L’ancien espace des concentrations - celui-là même où je parle et où vous m’écoutez, que faisons-nous ici? - se dilue, se répand; nous vivons, je viens de le dire, dans un espace de voisinages immédiats, mais, de plus, distributif. - Je pourrai vous parler de chez moi ou d’ailleurs, et vous m’entendriez ailleurs ou chez vous.

Ne dites surtout pas que l’élève manque des fonctions cognitives qui permettent d’assimiler le savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support. Par l’écriture et l’imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Cette tête a muté.

De même donc que la pédagogie fut inventée (paideia) par les Grecs, au moment de l’invention et de la propagation de l’écriture; de même qu’elle se transforma quand émergea l’imprimerie, à la Renaissance; de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies.

Et, je le répète, elles ne sont qu’une variable quelconque parmi la dizaine ou la vingtaine que j’ai citées ou pourrais énumérer.

Ce changement si décisif de l’enseignement, - changement répercuté sur l’espace entier de la société mondiale et l’ensemble de ses institutions désuètes, changement qui ne touche pas, et de loin, l’enseignement seulement, mais sans doute le travail, la politique et l’ensemble de nos institutions - nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin; probablement, parce que ceux qui traînent encore dans la transition entre les derniers états n’ont pas encore pris leur retraite, alors qu’ils diligentent les réformes, selon des modèles depuis longtemps évanouis.

Enseignant pendant quarante ans sous à peu près toutes les latitudes du monde, où cette crevasse s’ouvre aussi largement que dans mon propre pays, j’ai subi, j’ai souffert ces réformes-là comme des emplâtres sur des jambes de bois, des rapetassages; or les emplâtres endommagent le tibia comme les rapetassages déchirent encore plus le tissu qu’ils cherchent à consolider.

Oui, nous vivons un période comparable à l’aurore de la paideia, après que les Grecs apprirent à écrire et démontrer; comparable à la Renaissance qui vit naître l’impression et le règne du livre apparaître; période incomparable pourtant, puisqu’en même temps que ces techniques mutent, le corps se métamorphose, changent la naissance et la mort, la souffrance et la guérison, l’être-au-monde lui-même, les métiers, l’espace et l’habitat.

-V- Envoi

Face à ces mutations, sans doute convient-il d’inventer d’inimaginables nouveautés, hors les cadres désuets qui formatent encore nos conduites et nos projets. Nos institutions luisent d’un éclat qui ressemble, aujourd’hui, à celui des constellations dont l’astrophysique nous apprit jadis qu’elles étaient mortes déjà depuis longtemps.

mardi 13 septembre 2011

Compton & Kelvin.

Kirby Ferguson, Everything is a Remix, 2011 (via Brain Pickings).

Quand on travaille, on est forcément dans une solitude absolue. On ne peut pas faire école, ni faire partie d'une école. Il n'y a de travail que noir, et clandestin. Seulement c'est une solitude extrêmement peuplée. Non pas peuplée de rêves, de fantasmes ni de projets, mais de rencontres. Une rencontre, c'est peut-être la même chose qu'un devenir ou des noces. C'est du fond de cette solitude qu'on peut faire n'importe quelle rencontre. On rencontre des gens (et parfois sans les connaître ni les avoir jamais vus), mais aussi bien des mouvements, des idées, des événements, des entités. Toutes ces choses ont des noms propres, mais le nom propre ne désigne pas du tout une personne ou un sujet. Il désigne un effet, un zigzag, quelque chose qui passe ou qui se passe entre deux comme sous une différence de potentiel: "effet Compton", "effet Kelvin". Nous disions la même chose pour les devenirs: ce n'est pas un terme qui devient l'autre, mais chacun rencontre l'autre, un seul devenir qui n'est pas commun aux deux, puisqu'ils n'ont rien à voir l'un avec l'autre, mais qui est entre les deux, qui a sa propre direction, un bloc de devenir, une évolution a-parallèle. C'est cela, la double capture, la guêpe ET l'orchidée: même pas quelque chose qui serait dans l'autre, même si ça devait s'échanger, se mélanger, mais quelque chose qui est entre les deux, hors des deux, et qui coule dans une autre direction. Rencontrer, c'est trouver, c'est capturer, c'est voler, mais il n'y a pas de méthode pour trouver, rien qu'une longue préparation. Voler c'est le contraire de plagier, de copier, d'imiter ou de faire comme. La capture est toujours une double-capture, le vol un double-vol, et c'est cela qui fait, non pas quelque chose de mutuel, mais un bloc asymétrique, une évolution a-parallèle, des noces, toujours "hors" et "entre". Alors ce serait ça, un entretien:              

Oui je suis un voleur de pensées
non pas, je vous prie, un preneur d'âmes
j'ai construit et reconstruit
sur ce qui est en attente
car le sable sur les plages
découpe beaucoup de châteaux  
dans ce qui fut ouvert
avant mon temps
un mot, un air, une histoire, une ligne
clefs dans le vent pour me faire fuir l'esprit
et fournir à mes pensées renfermées un courant d'arrière-cour
ce n'est pas mon affaire, m'asseoir et méditer
à perte et contemplation de temps
pour penser des pensées qui ne furent pas du pensé
pour penser des rêves qui ne furent pas rêvés
ou des idées nouvelles pas encore écrites
ou des mots nouveaux qui iraient avec la rime...
et je ne m'en fais pas pour les règles nouvelles
puisqu'elles n'ont pas encore été fabriquées
et je crie ce qui chante dans ma tête
sachant que c'est moi et ceux de mon espèce
qui les ferons, ces nouvelles règles,
et si les gens de demain
ont vraiment besoin de règles aujourd'hui
alors rassemblez-vous tous, procureurs généraux
le monde n'étant qu'un tribunal
oui
mais je connais les accusés mieux que vous
et pendant que vous vous occupez à mener les poursuites
nous nous occupons à siffloter
nous nettoyons la salle d'audience
balayant balayant
écoutant écoutant
clignant de l'oeil entre nous
attention
attention
votre tour ne va pas tarder.

Gilles Deleuze & Claire Parnet, Dialogues, Éditions Flammarion, 1977 (1996), p.13-14.

lundi 12 septembre 2011

Homme Dépassé.

Walter Benjamin, Anthropologie, s.d. 

La parution en 1966 de Les Mots et les Choses donna lieu à nombre de polémiques, suscitées tant par l'étude proposée par Foucault des sciences humaines que par l'affirmation, mal comprise, de la "mort de l'homme". Certains lecteurs n'y virent là qu'une attaque contre l'humanisme défendu par les existentialistes, alors qu'ils s'agissait en réalité de comprendre comment se constituait à partir du XVIIe siècle, au sein du discours scientifiques, un objet nouveau: "l'homme".

Cette nouvelle époque se structure à partir de l'apport fondamental de la théorie kantienne, qui a montré que la connaissance des choses aboutit à une double constitution corrélative, celle du sujet et celle de l'objet. Lorsque l'homme porte sa connaissance sur le monde, il met en forme un donné brut, sans cesse changeant, en l'enserrant dans des catégories de pensée qui lui assurent une certaine stabilité. Cependant, les concepts qu'il utilise pour organiser la diversité du monde sont les siens, il les produit, et, en découvrant le monde, c'est également lui-même qu'il découvre et met en forme. Dans la Critique de la Raison Pure, Kant montre ainsi que les notions d'"espace" et de "temps", fondamentales dans la connaissance, n'existent pas au sein des choses présentées à l'extérieur mais sont des "formes à priori de la sensibilité", des cadres subjectifs dans lesquels chaque individu reçoit et organise les choses extérieures. L'espace et le temps n'ont pour lui aucune existence objective; ce sont des productions du sujet, incapable de connaître les choses sans les organiser selon l'espace et le temps. Dès lors, une partie du monde réel que nous sommes amenés à connaître est en fait un produit de notre propre connaissance et ce point de vue sur la chose, et non la chose elle-même. Face au monde des choses qu'il étudie, l'homme se trouve, d'une certaine manière, face à lui-même.

L'homme devient l'organisateur du spectacle du monde tout en étant également une figure qui participe à ce spectacle; il est un fait parmi d'autres, un objet pour la science, tout en étant le sujet porteur de la possibilité du savoir. La biologie, la structure linguistique du discours ou les processus historiques de productions sont des savoirs engendrés par l'homme et qui, dans le même temps, le prennent pour objet. Ce qui relève d'une attitude - ou comme le dit Foucault, d'une "disposition" - anthropologique. Mais notre modernité peut-elle encore se satisfaire de cette anthropologisation?

Une question se pose lorsque l'on interroge plus profondément l'objet que se donnent les sciences humaines sous le nom d'"homme": "cette question consiste à se demander si vraiment l'homme existe. On croit que c'est jouer le paradoxe que de supposer, un seul instant, ce que pourraient être le monde et la pensée et la vérité si l'homme n'existait pas. C'est que nous sommes aveuglés par la récente évidence de l'homme, que nous n'avons même plus gardé dans notre souvenir le temps cependant peu reculé ou existaient le monde, son ordre, les êtres humains, mais pas l'homme". Le sens du mot "homme" que nous utilisons aujourd'hui n'est pas celui "d'être humain"; il désigne plus particulièrement l'objet de savoir mis en place par les sciences humaines et se trouve historiquement daté, naissant au XVIIIe siècle pour disparaître à la fin du XIXe, avec la pensée nietzchéenne. En annonçant la mort de Dieu dans son Zarathoustra, Nietzsche annonce dans le même temps le déclin et la disparition progressive de l'homme tel qu'il avait pu être défini depuis le siècle précédent.

Jusqu'alors, la pensée de l'homme était étroitement liée à celle de Dieu, dont il était une image. Au Moyen Âge aussi bien qu'à la Renaissance, la pensée de l'humain était avant tout articulée sur celle de son Créateur. Descartes lui-même, qui cherchait à fonder la science sur le sujet pensant, ne pouvait fonder la certitude et la véracité de son cogito que sur la preuve de l'existence de Dieu. En ce sens, la notion d'"homme" restait secondaire, tributaire de l'idée de ce "Dieu" qui l'avait créé à sa ressemblance, tissant de ce fait un lien étroit entre ces deux concepts. C'est ce que Deleuze résume en expliquant: "Tant que Dieu existe, c'est-à-dire tant que la forme-Dieu fonctionne, l'homme n'existe pas encore. Mais quand la forme-Homme apparaît, elle ne le fait qu'en comprenant déjà la mort de l'homme". L'apparition même du concept d'"homme" contient en lui les germes de sa disparition... Ce constat est un acquis de la pensée structuraliste, qui montre que l'"homme" est pris dans un ensemble de structures complexes, "structures qu'il peut penser ou décrire, mais dont il n'est pas le sujet, ou la conscience souveraine", ce qui rend caduque l'idée qu'il puisse être réellement sujet et objet du savoir. En ce sens, l'homme se trouve dans un réseau de choses qui le dépassent, qu'il peut étudier mais sur lesquelles il ne peut pas réellement agir, ce qui remet en question la capacité de la conscience humaine à être le véritable sujet de son histoire.

Historiquement daté, l'"homme" conçu comme sujet-objet de son savoir se révèle un concept désormais obsolète. La place est libre pour une pensée différente et nouvelle: "De nos jours, on ne peut plus penser que dans le vide de l'homme disparu. Car ce vide ne creuse pas un manque; il ne prescrit pas une lacune à combler. Il n'est rien de plus, rien de moins, que le dépli d'un espace où il est enfin à nouveau possible de penser".

Didier Ottaviani & Isabelle Boinot, La Mort de l'Homme in L'Humanisme de Michel Foucault, Éditions Ollendorff & Desseins, collection Le Sens Figuré, 2008, p.59-62.

Voir également ici.

dimanche 11 septembre 2011

Effet Larsen.

Professor Bourbaki, Das Grösste Kunstwerk, was es jeh gegeben hat, 2011. 


Qu'est-ce qu'un événement selon Jean Baudrillard? "L'irruption de quelque chose d'improbable et d'impossible, mais qui possède une étrange familiarité: il apparaît d'emblée avec une évidence totale, comme s'il était prédestiné, comme s'il ne pouvait pas ne pas avoir lieu". C'est pratiquement une définition du coup de foudre ou de la rencontre amoureuse.

Et ailleurs de préciser: "Il y a en nous un immense désir d'événement. Et une immense déception, car les contenus de l'information sont désespérément inférieurs à la puissance des moyens de diffusion [...] On a envie [...] d'un événement "fatal" - qui répare cette immense banalisation de la vie par l'information".

Cet obscur désir d'imprévisible, de bouleversement de l'ordre des choses, mélange de terreur et d'exaltation, fut comblé le 11 septembre 2001 avec l'attentat du World Trade Center - qualifié de "mère des événements" et "d'événement pur".

Ce drame, immense pour tout le monde, l'est sans doute plus encore pour Jean Baudrillard qui a fait en 1976 du World Trade Center "l'emblème de la Simulation et du nouveau capitalisme" dans L'Échange Symbolique et la Mort. Mieux: à bien lire, cet attentat se trouve en filigrane dans ce livre écrit vingt-cinq ans avant qu'il se produise!

Dans cet essai il s'interroge: pourquoi ce monument a-t-il deux tours? "Tous les grands building de Manhattan se sont toujours contentés de s'affronter dans une verticalité concurrentielle, d'où résultait un panorama architectural à l'image du système capitaliste: une jungle pyramidale, les buildings à l'assaut les uns des autres [...]". Si le World Trade Center a deux tours c'est, écrivit-il, parce que aujourd'hui le duopole est le stade achevé du monopole: le pouvoir n'est absolu que s'il sait se dédoubler pour se redoubler, cela va des marques de lessives à la coexistence pacifique. "Il faut deux superpuissances pour maintenir un univers sous contrôle: un seul empire s'écroulerait de lui-même".

En 1976, il énonçait une stratégie pour combattre ce système, une stratégie qui semblait à l'époque obscure et qui prend aujourd'hui un aspect bien familier. "La pire erreur de tous nos stratèges révolutionnaires est de croire mettre fin au système sur le plan réel: ça c'est leur imaginaire, celui que leur impose le système lui-même, qui ne vit et ne survit que d'amener sans cesse ceux qui l'attaquent à se battre sur le terrain de la réalité, qui est toujours le sien [...]. Ce qu'il faut, c'est donc tout déplacer dans la sphère du symbolique, où la loi est celle du défi, de la réversion, de la surenchère. Telle qu'à la mort il ne peut être répondu que par une mort, égale ou supérieure". "Il faut, disait-il, défier le système par un don auquel il ne puisse pas répondre, sinon par sa propre mort et son propre effondrement. Car nul, pas même le système, n'échappe à l'obligation symbolique, et c'est dans ce piège qu'est la seule chance de sa catastrophe [...]. Car ce don auquel il est sommé de répondre, sous peine de perdre la face, ne peut être évidemment que celui de la mort".

Comment aujourd'hui, à la relecture, ne pas voir se profiler ici le spectre d'Al Quaida et des dix-sept terroristes au cutter? La prémonition est gigantesque. Baudrillard en a peu fait état dans son livre écrit en 2002, Power Inferno. Par modestie? Ou parce qu'il est troublant de voir une hypothèse théorique, écrite vingt-cinq ans plus tôt, prendre forme dans la réalité? Les terroristes, en frappant le cerveau financier, comptable, numérique du système, donnent l'impression d'avoir suivi à la lettre L'Échange Symbolique et la Mort. Il est inexact de dire comme l'a écrit le psychanalyste Gérard Huber, que Baudrillard fait l'éloge du terrorisme. C'est bien pire: il en est le commanditaire symbolique! Car l'attentat du 11 septembre correspond mot pour mot à la stratégie qu'il invoque: jouer sa mort contre le système et n'en rien attendre que la gloire du défi. 

Ayant anticipé l'attentat dans l'univers symbolique, Baudrillard ne pouvait s'en dissocier quand celui-ci surgit par effraction dans la réalité. À l'inverse de tous les commentateurs, il fait de cet acte non pas le résultat d'une agression extérieure des exploités, mais la concrétisation du voeu inavoué des Occidentaux eux-mêmes: "La jubilation prodigieuse de voir détruire cette puissance mondiale [...] nous en avons rêvé car nul ne peut accepter une puissance devenue à ce point hégémonique [...] ce malin désir est au coeur même de ceux qui en partagent les bénéfices". De ce "malin plaisir", nulle démonstration ne sera faite. La seule affirmation lui suffit. Car ce "nous en avons rêvé" doit en fait s'entendre à la première personne du singulier: moi, Jean Baudrillard, j'en ai rêvé il y a vingt-cinq ans... Il ne s'agit nullement, poursuit-il, d'un choc de civilisation (référence au célèbre livre de Huntington) ni de religion: "Et cela dépasse de loin l'Islam et l'Amérique [...] il s'agit de la mondialisation triomphante aux prises avec elle-même". Car "toutes les singularités (les espèces, les individus, les cultures) qui ont payé de leur mort l'installation d'une circulation mondiale régie par une seule puissance se vengent".

Jacques Julliard dans Misère de l'Antiaméricanisme répliquera que non seulement "l'hégémonie américaine sur le monde est bien inférieure à celle des Anglais au XIXe siècle ou de Rome au début de notre ère. Mais qu'attribuer aux États-Unis la responsabilité de la misère au Mozambique ou en Afghanistan relève d'une logique délirante".

Selon Baudrillard, la réussite d'une telle action nécessitant une coordination parfaite ne se comprend que parce que les terroristes sont dans une logique de pacte sacrificiel et collectif. Et non, comme nous nous acharnons à le penser, dans une logique additionnelle de suicide individuel. Notre incompréhension vient du fait que nous n'entendons rien à l'univers du symbolique. Nous ne pouvons pas nous empêcher de réintroduire dans l'idée de martyr une loi (capitaliste) d'échange: la mort en échange du Paradis et de ses soixante vierges promises, la mort en échange de l'éternité. Nous demeurons "dans une forme de calcul typiquement occidental. Même la mort nous l'évaluons en taux d'intérêt, en termes de rapport qualité/prix". Or la règle du symbolique est justement que l'échange est impossible. Notre contresens est donc total! Dans le potlach, il n'y a pas d'équivalence mais défi, réversion, et surenchère. Il faut obliger l'Autre à rendre plus qu'il ne peut - et que rendre quand l'Autre a offert sa mort?

Comme à son habitude, et tel que nous l'avons vu précédemment, il fait défiler les hypothèses, les plus contradictoires et les plus paradoxales, dans un gigantesque festival pyrotechnique de la pensée où le lecteur médusé ne cherche plus le sens de l'événement, dont Baudrillard l'a délivré, mais la fulgurance des concepts qui éclairent de mille feux le ciel des idées. Ainsi pour lui conserver sa singularité, il le fait échapper à tout déterminisme, à toute causalité, à toute justification. Vouloir l'expliquer c'est le diminuer, le diluer dans des considérations politiques, morales ou artistiques (cf. Stockhausen qui y a vu une sublime oeuvre d'art). Or l'attentat du World Trade Center, dit-il, se situe au-delà de tout commentaire et est irreprésentable (singulier paradoxe pour un événement dont l'une des principales caractéristiques est justement d'avoir été représenté quasiment en direct à des centaines de millions de téléspectateurs!). Baudrillard reformule ici une idée déjà exprimée dans La Pensée Radicale: "Tout ce qu'on peut faire, c'est répondre à un événement par un autre événement, c'est-à-dire par une analyse éventuellement aussi inacceptable que l'événement lui-même. Et si, dans l'événement singulier, les effets se libèrent de leurs causes, alors la pensée qui l'affronte doit, elle aussi, se libérer de ses présupposés et de ses références". L'enjeu n'est plus dans l'explication, mais dans un duel, dans un défi respectif de la pensée et de l'événement.

Ce type de proposition est irrecevable. Elle conduit à se taire et à ne rien dire. Si "tout face à face avec le réel est impossible", alors il faut poser la plume... Ce que Baudrillard est incapable de faire puisqu'il ne peut pas s'empêcher de donner un sens (fût-il un non sens) à l'événement.

Nous sommes là dans une aporie, voire une impasse. Renoncer à toute élucidation de l'événement, sous prétexte de le dévaluer, et en même temps lui attribuer une multitude de sens finit par court-circuiter tout dialogue, à provoquer un gigantesque effet larsen où plus rien n'est audible sinon des concepts surdéterminés qui voguent sans amarres.

Dans sa volonté de rendre l'événement inintelligible, il ajoute dans Power Inferno: "Toute tentative de totalisation, y compris par le Mal et par le pire est vaine". Ce qui est en contradiction avec L'Esprit du Terrorisme, dans lequel il écrit "l'attentat du W.T.C est immoral et il répond à une mondialisation qui est elle-même immorale. Alors soyons immoral [...] et essayons d'avoir l'intelligence du mal". Ces contradictions n'ont-elles d'autres raisons que de masquer le fait que la théorie de l'échange symbolique est un mirage, que si elle passe dans le champ de la réalité, elle revêt des atours monstrueux?

Sans possibilités de rechange, sans alternative possible Baudrillard en est réduit à battre ces concepts pour les faire monter en puissance. Et nous, simple lecteur, que cherchons-nous dans ces analyses, sinon l'anéantissement du sens, le spectacle d'idées pures secouées et retournées avec une agilité diabolique? Mais dans cette opération, il y a un grand risque: celui de la marginalisation de cette pensée. À chaque événement et à son cortège d'interprétations viendrait s'ajouter l'anti-interprétation de Baudrillard, celle qui téléscope les précédentes, les relativise, les fragilise mais qui, étant sur un autre terrain, un terrain autarcique, celui de la pensée radicale et du symbolique, laisse en définitive indemnes et vivantes les autres hypothèses. Une pensée pour rien, donc et qui finalement dérangerait personne? Affirmer que chacun a rêvé cet événement car "on ne peut pas ne pas vouloir détruire toute puissance (les États-Unis, la mondialisation) devenue à ce point hégémonique" est une formidable gifle aux indignations vertueuses  et aux condamnations morales qui ont suivi l'attentat. Comme celle de Gérard Huber qui considère que "Baudrillard semble engagé dans une lutte psychique profonde entre le fantasme de se suicider et la volonté que ce soit l'autre qui se suicide". Voir un psychanalyste rabattre une théorie sur la personnalité de son auteur est véritablement savoureux. Baudrillard est peut-être un penseur déréglé (ou trop réglé), mais il mérite de faire ressortir tous les dérèglements qui nous entourent!  

Il y a néanmoins un danger: que l'important pour Baudrillard ne soit plus d'élucider l'événement mais de sauver sa théorie (cf. la réaffirmation en dehors de tout propos que "la guerre du Golfe n'a pas vraiment eu lieu")?

Il est étonnant de voir comme il retombe de plus en plus fréquemment sur des idées déjà émises (le Vanishing Point, "la pensée radicale", "l'échange symbolique" et le potlach - justement ce qui échappe à toute vérification événementielle). Sa pensée serait-elle en train de rejoindre le stade ultime de l'art contemporain où les oeuvres affranchies de toutes les règles (lois de perspective, point de fuite, composition, représentation), débarrassées de tout référent (le vrai, le beau, le divin), ne renvoient plus qu'à la notion d'Art elle-même? Bulle théorique pure, sa théorie apparaît comme un système autoréférencé, autonome, aveugle.    

Il semble d'ailleurs qu'il en ait conscience. En 2001, au cours de sa discussion avec François l'Yvonnet il disait, presque comme un aveu: "Le problème, c'est que malgré soi, se crée un complexe autoréférentiel. À mesure que l'on écrit, se constitue forcément une sorte d'auto-héritage, d'auto-gestion, de filière personnelle... Ou alors, il faudrait avoir une stratégie de l'aphorisme, au sens propre du mot, qui signifie séparer, isoler du reste, excepter - être chaque fois dans l'exception".

Mais il est également un autre scénario possible: que le monde soit réellement devenu baudrillardien. Ce vertige des événements nous en faisons sa marque de fabrique, pour le louer ou pour le déplorer, mais dans les deux cas nous avons tort. Car ce vertige n'est pas celui du commentateur mais celui des choses elles-mêmes. C'est le monde qui a pris un tour vertigineux, rendant toute position déterminée impossible. Le principe d'incertitude, jadis cantonné à la physique, infeste désormais le social et l'ensemble de nos activités. 

Lorsque Baudrillard écrit qu'il y a un ordre secret qui relie les catastrophes entre-elles, qu'elles soient naturelles (ouragan, inondations), biologiques (les épidémies, le sida, le cancer), techniques (les virus), financières (le Krach) ou humaines (le terrorisme, la guerre civile), celui de l'affinité de leurs formes, on ne voit que la licence métaphorique. Jusqu'au jour où surgit l'ouragan Katrina qui a ravagé la Louisiane et le Mississippi. Et apparaît à la fois une catastrophe naturelle et sanitaire (la ville sous les eaux), une catastrophe économique (plateformes pétrolières endommagées, coût exorbitant des destructions), une catastrophe sociale-raciale (détresse et abandon des Noirs pauvres) ainsi qu'une catastrophe politique (lenteur de la réaction des États fédéraux et de l'État central de Bush) et enfin sécuritaire (membres de la garde nationale contre gangs armés et pilleurs), et militaire (avec des hommes armés revenus à la hâte d'Irak affirmant "C'est pire qu'à Bagdad"!). Réaction en chaîne et contamination sont bien, comme l'a montré également l'affaire des caricatures de Mahomet, les nouvelles formes prises par les événements.

Nous en sommes-là. Sur une crête. Celle de la collusion entre les faits et la théorie. Et il faut s'arrêter un instant sur l'étrange sortilège que cela représente. Car cette pensée est peut-être délirante, hors norme, scandaleuse, chimérique, mais c'est elle qui rend le mieux compte du monde comme il va, c'est elle qui a la plus forte capacité d'anticipation. Or, on le sait, dans les mythes antiques, l'oracle est le plus souvent aveugle. Ainsi, aujourd'hui pour voir loin, il faut être aveugle à l'écume des jours, aveugle à cette masse d'événements, d'informations et de commentaires qui se succèdent dans une noria infinie, aveugle à cette dictature de la rationalité et de la réalité. 

Comment ne pas reconnaître que celui qui a si merveilleusement décrypté notre société il y a trente ans, est encore aujourd'hui celui qui l'anticipe le mieux? Semblable aux precogs de Minority Report (le film de Steven Spielberg), ces créatures baignant dans un liquide amniotique, il est capable de devancer les événements avant qu'ils ne se produisent. Et c'est cette qualité rare, être capable d'anticiper l'avenir pour être l'interprète du présent qui donne à ses écrits une étonnante fraîcheur ou un caractère inactuel, si l'on préfère cette formulation nietzschéenne. Inactuel, c'est-à-dire indémodable. Il n'est que de penser aux laborieux travaux sociologiques croulant sous les statistiques et les appareils de notes prolifiques (aussitôt publiés, aussitôt fanés) ou aux éphémères essais médiatiques (qui ne durent que le temps d'un débat télévisé) pour saisir la singularité absolue de cette oeuvre. 

Peut-être qu'enfin de compte toute théorie pertinente échappe à ce qu'elle décrit, l'excède, la distancie. Sinon, elle court le risque de n'être qu'une vaste tautologie. Et le prix à payer de cette pertinence réside dans ce qui peut apparaître comme des chimères conceptuelles.

Ludovic Leonelli, La Séduction Baudrillard, Éditions de l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, 2007, p.133-140.   

[Extrait sonore: Karl-Heinz Stockhausen, Conférence de Presse à l'Hôtel Atlantic de Hambourg, 16 septembre 2001.]

samedi 10 septembre 2011

Im Nebel.

Luigi Ghirri, Brest, 1972.

Seltsam, im Nebel zu wandern!
Einsam ist jeder Busch und Stein,
Kein Baum sieht den andern,
Jeder ist allein.

Voll Freunden war mir die Welt,
Als noch mein Leben licht war;
Nun, da der Nebel fällt,
Ist keiner mehr sichtbar.

Wahrlich, keiner ist weise,
Der nicht das Dunkel kennt,
Das unentrinnbar und leise
Von allen ihn trennt.

Seltsam, im Nebel zu wandern!
Leben ist Einsamsein.
Kein Mensch kennt den andern,
Jeder ist allein.

Hermann Hesse, Im Nebel in Hermann Hesse, Sämtliche Gedichte in Einem Band, Suhrkamp Verlag, 1905 (1995).

Merci à R.W.

vendredi 9 septembre 2011

Piled Up.

SITE, Highrise of Homes, 1972.

At first it's beautiful to just watch that white line reel in to Willie's snout but when I start looking around out the window there's just endless housing tracts and new blue factories everywhere - Sez Dave "Yes that's right, the population explosion is gonna cover every bit of backyard dirt in America someday in fact they'll even have to start piling up friggin levels of houses and others over that like your cityCityCITY till the houses reach a hundred miles in the air in all directions of the map and people looking at the earth from another planet with super telescopes will see a prickly ball hangin in space - It's like real horrible when you come to think of it, even us with all our fancy talks, shit man it's all millions of people and events piling up  almost unimaginable now, like raving babboons we'll all be piled on top of each other or one another or whatever you're sposed to say - Hundreds of millions of hungry mouths raving for more more more - and the sadness of it all is that the world hasnt any chance to produce say a writer whose life could really actually touch all this life in every detail like you always say, some writer who could bring you sobbing thru the bed fuckin bedcribs of the moon to see it all even unto the goddamned last gory detail of some dismal robbery of the heart at dawn when no one cares like Sinatra sings" ("When no one cares", he sings in his low baritone but resumes): - "Some strict sweeper sweeping it all up, I mean the incredible helplessness I felt Jack when Céline ended his Journey to the End of the Night by pissing in the Seine River at dawn there I am thinkin my God there's probably somebody pissing in the Trenton River at dawn right now, the Danube, the Ganges, the frozen Obi, the Yellow, the Panara, the Willamette, the Merimac, in Missouri too, the Missouri itself, the Yuma, the Amazon, the Thames, the Po, the so and so, it's so friggin endless like poems endless everywhere and no one knows any bettern old Buddha you know where he says it's like "There are immeasurable star misty aeons of universes more numerous than the sands in all the galaxies, multiplied by a billion lightyears of multiplication, in fact if I were to go on you'd be scared and couldnt comprehend and you'd despair so much you'd drop dead", that's what he just said in one of those sutras - Macrocosms and microcosms and chillicosms and microbes and finally you got all these marvelous books a man aint even got the time to read em all, what you gonna do in this already piled up multiple world when you have to think of the Book of Songs, Faulkner, César Birotteau, Shakespeare, Satyricons, Dantes, in fact long stories guys tell you in bars, in fact the sutras themselves, Sir Philip Sidney, Sterne, Ibn El Arabi, the copious Lope de Vega and the uncopious goddman Cervantes, shoo, then there's all those Catulluses and Davids and radio listening skid row sages to contend with because they've all got a million stories too and you too Ron Blake in the backseat shut up! down to everything which is so much that it is of necessity dont you think NOthing anyway, huh?" (expressing exactly the way I feel, of course).

Jack Kerouac, Big Sur, Penguin Books, 1962 (1992), p.63-64.

jeudi 8 septembre 2011

Renforts Frais.

Photographie non attribuée, Oscar Pistorius, s.d.

Si l'on devait analyser un grand esprit et un champion national de boxe du point de vue psychotechnique, il est probable que leur astuce, leur courage, leur précision, leur puissance combinatoire comme la rapidité de leurs réactions sur le terrain qui leur importe, seraient en effet les mêmes; bien plus, il est à prévoir que les vertus et les capacités qui font leur succès à chacun ne les distingueraient pas beaucoup de tel célèbre steeple-chaser; on ne doit pas sous-estimer les qualités considérables qu'il faut mettre en jeu pour sauter une haie. Puis un cheval et un champion de boxe ont encore cet autre avantage sur un grand esprit, que leurs exploits et leur importance peuvent se mesurer sans contestation possible et que le meilleur d'entre eux est véritablement reconnu comme tel; ainsi donc, le sport et l'objectivité ont pu évincer à bon droit les idées démodées qu'on se faisait jusqu'à eux du génie et de la grandeur humaine.

En ce qui concerne Ulrich, on doit même dire qu'il avait été de quelques années en avance sur son temps dans ce domaine. Car c'est précisément de la manière dont on améliore ses performances d'une victoire, d'un centimètre ou d'un kilo, qu'il avait pratiqué la science. Son esprit devait prouver son acuité et sa force, et il avait fourni un travail de force. Ce plaisir qu'il prenait à la puissance de l'esprit était comme une attente, un jeu belliqueux, une sorte de droit imprécis, mais impérieux sur l'avenir. Il ne savait pas bien à quoi le mènerait cette puissance; on en pouvait faire tout ou rien, devenir grâce à elle un criminel ou le sauveur du monde. Telle est bien plus ou moins, en général, la situation psychique qui assure au monde des machines et des découvertes des renforts toujours frais.

Robert Musil, traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet, L'Homme Sans Qualités, Tome 1, Éditions Seuil, collection Points, 1956 (2004), p.78.

Voir également ici.