mercredi 21 septembre 2011

Corps Hybride E01.

EIDOS, Sarif Industries (Campagne de Marketing Viral du Jeu Deus Ex), 2011.

Historiquement, la première génération d'ordinateurs s'est imposée d'après une vision raisonnante de la machine selon laquelle l'informatique était capable de résoudre des problèmes traditionnellement insolvables pour le cerveau humain. Son important emploi technoscientifique a, bien entendu, confirmé en partie cette vision. Cependant, ce que les machines réalisent sur le plan technique, elles l'impulsent aussi sur le plan onirique. Au moyen de calcul abyssaux, elles déchargent une intensité de signes dont nous faisons l'expérience in situ. Nous le constatons particulièrement avec Internet, d'abord inventé à des fins de défense militaire puis finalement devenu le réseau décentralisé de la communication mondiale. En développant son concept de médiamorphose, le systématicien Joël de Rosnay évoquait l'expansion des autoroutes électroniques, l'essor du multimédia et la communication informatisée comme autant de signes d'un système technologique en gestation où les microprocesseurs dispensent et reconfigurent le savoir humain. Mais le règne des microprocesseurs n'est pas sans réserve de multiplicité, de complexité et de détournements imprédictibles. Il s'agit à ce sujet de se rendre attentif aux "principes d'auto-organisation, d'auto-sélection et d'émergence". La motricité même des ordinateurs, faire apparaître sur écran un nombre diversiforme de données - texte, image, animation - ouvre la possibilité d'usages sans astreintes informationnelles, c'est-à-dire sans finalité protocolaire. C'est pourquoi vanter une intelligence collective rendue possible par l'usage d'un réseau planétaire n'entrevoit que la partie émergée de l'iceberg. C'est dans la recomposition qu'il permet des formes disjonctives et sensibles de la vie sociale, résiduelles dirait Vilfredo Pareto, que l'Internet est véritablement indiciel de l'esprit du temps.

Avec l'immersion dans les espaces virtuels, nous constatons une perte des fonctions initialement attribuées à l'informatique, à savoir coder et transmettre de l'information. Depuis la version dite 2.0 du web, propager sa vie émotionnelle, narrer ses récits personnels et dévoiler ses désirs en ligne est devenu une banalité. Tout semble se déplacer dans les espaces électroniques, de la contagion des passions à l'émulation des perversités, des échanges d'humeur aux divagations du capital. Par ailleurs, Internet permet en principe de nous faire gagner du temps en fluidifiant notre accès à l'information. Mais qui ne s'est jamais laissé surprendre par ses égarements sur la Toile, quand les dizaines de minutes où nous pensons avoir surfé se révèlent être des heures? Le développement des réseaux sociaux comme Facebook et la tendance à sillonner et actualiser inlassablement les pages de profils n'est qu'une partie du phénomène, qui peut s'exprimer au cours d'autres pratiques comme le soin particulier et obsessionnel que certains consacrent à l'apparence de leur avatar dans les mondes virtuels et ludiques comme Second Life ou World of Warcraft.

La fascination de l'avatar ou la manufacture virtuelle des corps.

Visage d'une expérience ambiguë - surréelle - l'avatar évoque l'union incestueuse du formel et de l'émotionnel, de la rêverie et de la technique, du sensible et de la raison. Rappelons premièrement que le fantasme d'un "corps virtuel" n'est pas nouveau. Le mouvement transhumaniste a déjà revendiqué la possibilité d'une existence désincarnée dans ce que serait un "corps numérique". Ce fantasme a évolué parallèlement à celui de l'utopie cyberspatiale, thème souvent employé dans la littérature de science-fiction, notamment cyberpunk, où l'espace immatériel se profilant derrière l'écran devient une Terre Promise ou à contrario un nouveau territoire de conflits et d'antagonismes. En fait, cet enthousiasme d'une diaspora vers l'inorganique coïncide avec une conception moderne du corps poussée à son extrême, où le rejet de la chair physique conduit au désir assumé de sa dématérialisation par le prisme de l'image technique. Mais étrangement, l'exaltation suscitée par la figure de l'avatar nous montre pourquoi le corps ne peut être évacué. Ce qui s'opère avec la figure du "corps-avatar" plus qu'une désincarnation est une incarnation par effets imaginaires. Une reformulation du corps, de ses attributs, de sa multiplicité, de ses désirs, de ses débordements phantasmatiques. c'est pourquoi pour penser le corps dans une pratique sociale aussi peu "matérielle" que jouer ou naviguer en ligne, il faut d'abord constater son abandon à l'écran, à l'interface de navigation, à une distraction de sa propre masse, à une forme d'activité que l'on qualifie souvent d'improductive mais où, en fait, plusieurs états corporels sont en jeu (atonie, crispation, nervosité, émotion). Paradoxalement, cette disparition du corps est donc une façon de le réaffirmer dans sa primordialité.

Aussi, l'avatar, souvent considéré comme un alter ego numérique, se pose comme extension artificielle du Soi vouée à décupler les sensations intimes du développement et de l'accomplissement. S'il n'est pas fait de chair et d'os, il est pourtant difficile de le regarder comme une simple marionnette sur laquelle l'utilisateur exercerait un contrôle absolu. Dans un environnement virtuel, l'investissement émotionnel de l'utilisateur dans son avatar peut être total, donnant lieu à un sentiment d'attachement parfois très prononcé. La personnification d'un corps aux proportions choisies laisse également entrevoir cet instant où l'individu devient ce qu'il n'est pas. Outre la possibilité d'incarner un corps zoomorphe aux propriétés surnaturelles, les espaces virtuels permettent aux individus de dissimuler leur identité en choisissant d'en simuler une nouvelle. Cela s'illustre par exemple dans le choix d'incarner un personnage du sexe opposé. Cette transfiguration du genre implique de s'adapter et ruser avec le système de représentation qui, dans la vie réelle, appartient à l'autre sexe, pour finalement s'en détacher ou changer à nouveau, ce qui n'est pas sans rappeler cette identité "liquide" et ambivalente dont le sociologue Zygmunt Bauman décrit les spécificités. Ostracisés dans des espaces où les forces créatives se déploient, ces corps virtuels se livrent à des devenirs idéaux, suscitant la rêverie du sujet désormais joueur et expérimentateur des régions périphériques de sa conscience, des différentes catégories de son propre vécu, des limites réputées infranchissables ici livrées à l'ambigüité et l'incertitude d'un corps hybride. Ce présentéisme corporel, où il devient possible de remodeler le corps à l'infini fait écho à ce que Michel Maffesoli appelle la "résurgence de la corporéité", où le sensible préside à la théâtralité sociale et, "dans tous les domaines, diffuse à l'infini les multiples images du corps en spectacle". Car effectivement, l'écran miniaturisé, inséré et dissolu dans notre quotidienneté la plus triviale, en propose un visionage technique permanent. Ce phénomène convoque l'analyse de Merleau-Ponty qui écrivait que le corps "n'est pas seulement mobilisable par les situations réelles qui l'attirent à elles, il peut se détourner du monde, appliquer son activité aux stimuli qui s'inscrivent sur des surfaces sensorielles, se prêter à des expériences, et plus généralement se situer dans le virtuel".

Wilfried Coussieu, Errances Virtuelles in Technomagie - Les Cahiers Européens de l'Imaginaire, CNRS Éditions, Février 2011, p.170-171.

mardi 20 septembre 2011

Carte Sélénographique.


Titre: Tabula Selenographica (Carte de la surface lunaire).
Cartographe: Johannes Hevelius.
Date: 1645.

Échelle: non précisée.

Représentation:

Carte de la surface lunaire dressée par Johannes Hevelius à l'oeil nu et avec l'aide d'instruments fabriqués à son domicile à Dantzig.

Voir également ici.

lundi 19 septembre 2011

Surcharge Informationnelle E02.

Safia Kessas, Tout Ça Ne Nous Rendra Pas le Congo - Quecoeur et les Garçons, 2009. 

Saturation et souveraineté de l'information.

Devons-nous alors revendiquer une souveraineté de l'information? À Tokyo, le sorcier du net David d'Heilly a décrit ce besoin comme la voie vers une "autonomie de l'information personnelle", c'est-à-dire la possibilité pour chacun de définir son propre nuage de données. Comme pour sortir de toute addiction, ou de n'importe quel conditionnement, il faudra avoir assez de courage pour éteindre son iPhone: cela requiert de l'entraînement, de la retenue et de l'éducation, comme tous les aspects de la vie. Sérieusement, nous avons besoin de repenser une sorte "d'enseignement des médias", et pas seulement en termes d'éthique, ou de "sagesse" journalistique (comme ce fut le cas aux Pays-Bas). Un des aspects majeurs de cet enseignement résiderait alors dans la capacité à s'éloigner des écrans. Car on ne maîtrise pas seulement un outil en sachant comment s'en servir, mais aussi en sachant quand on peut s'en passer. Cet entraînement devra donc considérer dans quelle mesure les e-mails, Twitter et les sms sont essentiels ou non, ou si une tâche peut être remise à plus tard, et s'interroger sur ce que sont le loisir ou la distraction pure et simple.

Mais prescrire un tel régime ne suffira pas à lutter contre la saturation de l'information. Une anatomie de l'information en accéléré aura à en déconstruire le mouvement, comme on le fait pour un film qu'on rembobine au ralenti, afin d'en extraire les quelques micro-secondes essentielles où la panique se manifeste. Par exemple, pour des classes moyennes sans scrupules, une solution pourrait être d'externaliser le traitement de ses informations à des assistants en Chine. Les gamers achètent bien les mises à jour de leurs avatars avec des devises de jeux vidéo (goldfarming); payer quelqu'un pour qu'il efface chaque matin les spams de votre boîte mail, voilà qui irait plus ou moins dans la même direction. Surtout, si nous cherchons à conquérir la souveraineté de l'information, il est d'une grande importance stratégique de réclamer du temps. En parallèle au Commerce Équitable, nous pourrions alors voir émerger un mouvement pour le Temps Équitable. Avant tout, il faut nous opposer aux calculs d'un "Internet en temps réel", mis en place par Google ou Twitter, et étirer la temporalité de nos séances de travail. Pensez donc aux Zones Autonomes Temporaires (TAZ: Temporary Autonomous Zone) de Hakim Bey. Auparavant, l'objectif des TAZ était de créer des lieux, des espaces (comme des fêtes ou des squats). Les TAZ contemporaines devront quant à elles mettre l'accent sur leur élément premier: leur nature temporelle. Et célébrer Chronos à travers un art de la longue durée.

Après le slow-food, la slow-communication? Seulement, il ne devra plus s'agir d'un mouvement réformiste, d'un style obsédé par sa propre image positive. Il ne suffira pas de réparer quelques "erreurs de filtre" (Clay Shirky). Car le temps vise au coeur même de l'exploitation capitaliste. Le sabotage de l'emploi du temps managérial n'a absolument rien d'un geste innocent. Néanmoins, Franco Berardi émet certains doutes quant à ce scénario de perturbation classiquement prolétaire. De même, réintroduire une temporalité de l'intervalle et de la pensée réflexive, comme le préconise Paul Virilio, ne prend pas en compte ce versant politique. Ce qui nous manque, c'est l'engagement en profondeur, au sein des conditions concrètes du travail dominé par le néo-libéralisme: l'internalisation de la compétition, la revendication d'un zèle acharné, et le rôle des drogues et des médicaments pour lutter contre les défaillances structurelles du système, telles que la panique et la dépression. À l'instar de Mark Fisher, Berardi en appelle à une anatomie du malaise qu'il nomme semio-capitalisme, avant de pouvoir à nouveau rêver d'une révolte de la subjectivité ou d'une libération de l'imagination collective.

Vers le slow media?

De retour aux Pays-Bas, je pris le train pour Delft, afin de rencontrer Wim Nijenhuis, théoricien de l'architecture et spécialiste de Paul Virilio. Pensait-il que nous pourrions maintenir la tendance au temps réel tout en étirant à nouveau la temporalité vers un espace de réflexion ouvert? Pour Virilio, la vitesse absolue tend à l'inertie: plus nous sommes exposés à une communication à la vitesse de la lumière, plus nous avons à souffrir d'un syndrome d'impotence. Selon Virilio, le temps réel est une zone dans laquelle on doit savoir si l'on va de l'avant ou non. Face à cela, Wim Nijenhuis affirme que nous devrions analyser les effets psychiques et corporels de la surcharge informative - panique, stress, épuisement ou traumatisme - comme relevant de ce qu'il appelle une "stratégie de l'anticipation négative". Les employés sous pression, éprouvant la peur de tomber en morceaux, sont ainsi amenés à une situation d'immobilisme total, où les plus vulnérables se voient étiquetés "personnalités fragiles". Le principal souci de la société néo-libérale est l'impuissance. C'est vers cela que nous devons tourner nos regards si nous envisageons de faire "ce qui doit être fait" contre le trop plein d'informations. En s'appuyant sur le dernier ouvrage de Peter Sloterdijk, Thou Shalt Change Your Life (Changer Ta Vie Tu Devras), Wim Nijenhuis préconise l'ascèse et le retrait comme stratégies artistiques, ou plutôt comme exercices spirituels, rappelant que "nous avons beaucoup à apprendre de l'indifférence de Schopenhauer à l'égard du temps".

Pour beaucoup, une étape concrète serait de se désinscrire des réseaux sociaux à la Facebook ou Twitter, afin de reprendre en main l'économie de leur temps libre. Comme des dizaines de milliers d'utilisateurs, j'ai ainsi participé à la journée d'action Quit Facebook, le 31 mai 2010 - qui n'était ni la première ni la dernière initiative du genre. Ce n'est pas vraiment pour des questions de confidentialité que j'ai décidé d'effacer mon compte Facebook: ma principale motivation était que ce mouvement d'"exode" remettait en question le rôle centralisateur des services internet proposés gratuitement en échange de nos données, profils, goûts musicaux, comportements sociaux et opinions. La question n'était donc pas tant d'avoir quelque chose à cacher. J'espère bien que nous avons tous quelque chose à cacher. Ce que nous avons besoin de défendre est plutôt le strict principe d'un réseau décentralisé, ouvert, qui se trouve mis à mal par des corporations comme Google ou Facebook, ou par des autorités nationales cherchant à établir leur mainmise sur l'ensemble de nos communications et des infrastructures de données.

Or, il y a une conscience de plus en plus vive que nous devons désormais prendre en main l'architecture des réseaux sociaux. Cette tendance émergea il y a déjà un petit moment, avec Ning - qui n'en reste pas moins une vitrine centralisatrice initiée par Marc Andreessen de Netscape. Aujourd'hui, nous voyons la communauté FLOSS proposer des initiatives comme Diaspora, Crabgrass ou GNU Social (qui, en juillet 2010, n'en étaient qu'à leurs versions beta). Nous avons de multiples raisons politiques de soutenir de telles initiatives. Sans vouloir surestimer le rôle de la CIA, chacun sait que les activistes doivent rester très prudents à l'égard de Facebook. Il fut un temps où il était possible d'y faire circuler des informations sur telle ou telle manifestation, mais Facebook est devenu trop dangereux pour la coordination discrète d'actions de désobéissance civile. Nous ne pouvons nous satisfaire de mettre en garde les plus jeunes sur les risques de mettre en ligne des photos de soirées compromettantes, et devons tourner notre attention vers des formes d'expression politique susceptibles de se traduire efficacement dans le monde contemporain. Alors renforçons ensemble l'auto-détermination de nos relations, en nous opposant aux autorités centralisatrices de données et en militant pour la sauvegarde d'un Web décentralisé.

Nous ne devons pas nous portraiturer en victimes des politiques de la vitesse. Nous ne sommes pas esclaves de l'économie de la disponibilité. Mais l'idée n'est pas simplement de ralentir ou de faire une pause. Howard Rheingold a crée un néologisme pour cela: Infotention consciente (conscious infotention). Ce qui est en jeu est la reprise en main de nos affaires, et la transformation de ce qui passe pour un échec personnel en une problématique publique. Nous devons savoir ce que signifie la dépendance aux médias en temps réel, qui proposent une multiplicité de voix mais annihilent le temps de la réflexion nécessaire devant le flux constant de dépêches. Ainsi, le manifeste Slow Media affirme: "Ralentir les médias n'a rien à voir avec la consommation rapide, mais consiste à sélectionner les informations avec vigilance et en tirer l'essentiel". Un autre aspect de ce manifeste que j'aimerais mettre en avant est la notion de tâche unique (monotasking), qui insiste sur la qualité des échanges. Comme l'écrivait Ned Rossiter dans une correspondance mail, le slow media importe dans la mesure où il oppose une fin de non-recevoir radicale à la mono-temporalité du temps réel. Puisque vivre dans une société médiatique à la temporalité homogène ne peut jamais que renvoyer l'image d'un électro-encéphalogramme plat.

Geert Lovink, Psychopathologie de la Surcharge d'Informations in Technomagie - Les Cahiers Européens de l'Imaginaire, CNRS Éditions, Février 2011, p.138-141.

Voir également ici

dimanche 18 septembre 2011

Surcharge Informationnelle E01.

Jared Tarbell, Substrate, 2005 (via Complexification).

Psychopathologie de la surcharge d'informations.

La surcharge d'informations met en perspective l'enjeu des nouveaux médias, c'est-à-dire leur omniprésence dans notre vie quotidienne. Dispositifs techniques et espaces numériques établissent aujourd'hui le portrait d'une société qui a intégré le tout communicationnel comme générateur des comportements sociaux, économiques et civiques. Pour comprendre ce phénomène, l'axe développé par Franco Berardi dans ses différents ouvrages nous permet de questionner la saturation et le versant pathogène de l'information et, éventuellement, comment y faire face.

Vivre est si stupéfiant qu'il ne reste que très peu de temps pour le reste.


Le trop plein d'informations nous concerne depuis un bon moment. Marshall McLuhan et Herbert Simon en débattaient déjà dans les années 60. Si les causes de la perte d'attention ont glissé de la prolifération des chaînes et des titres à des questions de capacités de stockage, les symptômes sont restés les mêmes: ne plus sauvegarder, abandonner le processus à des flux entrants, jusqu'à ce que le système s'écroule. Ce n'est qu'au cours des années 2000 que des milliards d'êtres humains se sont retrouvés confrontés à l'explosion des données, devant à tout moment naviguer et effectuer leurs recherches sur des écrans de portable de plus en plus minuscules. Lire des centaines d'e-mails, y répondre tous les jours, tout ceci ne peut plus être appréhendé selon le paradoxe d'un choix qui se résumerait à "qui peut le plus peut le moins". ici, il n'est aucunement question d'une "tyrannie des petites décisions"; simplement de travail.

La surcharge informationnelle, comme sujet à la mode, est un sentiment partagé par l'ensemble des classes moyennes stagnantes. Alors que la communication et les médias sont une opportunité - et une nécessité - pour les laissés-pour-compte de la globalisation, ils représentent plutôt un casse-tête pour des segments plus influents sur le plan social. Mais puisque ce désarroi ne peut plus s'exprimer en termes politiques, il se présente comme une condition médicale. Aussi le consommateur, devenu patient, a-t-il besoin de compenser sa surcharge sensorielle par un temps qualitatif offline. En outre, la transition accélérée vers une société de la connaissance, opérée à travers des réseaux ouverts, relève également d'une problématique générationnelle. Face à des synapses fraîches et des cerveaux vacants capables d'ingurgiter des gigabits de flux d'informations, les costumes gris au pouvoir finiront par jeter l'éponge. D'autant qu'à cause de leur relative incapacité à gérer plusieurs choses à la fois, les mâles semblent davantage enclins à souffrir du trop-plein d'informations que les femmes. Du coup, ces apprentis "as de la technologie" négligent leur régime et croulent sous les données, flippant lorsqu'on leur vole leur Blackberry, lorsque leur ordinateur portable ou leur boîte mail plante, ou qu'on ne répond pas à leurs invitations numériques.

Dans Psychopathologie de la Vie Quotidienne (1901), Freud analysait les oublis de noms, les lapsus, et autres défaillances du cerveau. Contrariés, nous nous demandons quelle peut bien être l'origine de telles erreurs. Le sens nous joue des tours. Dans notre ère de l'information, la frustration est comparable à celle éprouvée un siècle plus tôt, en ce que nous nous blâmons pour des fautes dont la nature nous reste incertaine. Est-ce l'éducation, les structures socio-économiques, ou bien les limites humaines, avec lesquelles nous n'avons pas encore réussi à faire la paix? En revanche, la différence entre les deux époques réside dans le fait que notre attention se porte désormais, non plus sur les capacités de la mémoire humaine, mais sur l'architecture des systèmes d'information. Un siècle après Freud, l'angoissant problème n'est plus tant d'oublier que de trouver. Nous ne nous reprochons plus d'oublier des noms d'amis ou de membres de la famille. À la place, nous voilà agacés dès que nous échouons à retrouver un dossier, un fichier, ou les termes adéquats d'une requête.

Psychopathie du cyber-temps.

Fin avril 2010, je me suis rendu à Bologne, à la rencontre du théoricien des médias italiens Franco "Bifo" Berardi, ancien membre du mouvement post-opéraiste (avec Antonio Negri, Paolo Virno et consorts), fondateur de la radio pirate Radio Alice, associés aux tactiques médiatiques du mouvement Télé-rue, et éditeur du forum web Recombinant. Berardi, qui enseigne dans une école d'art de Milan et vient d'avoir 60 ans, pose un regard remarquablement affûté sur la précarité contemporaine des conditions de travail, en termes de surcharge, de contrats de courte durée, d'anti-dépresseurs, de Blackberries et de cartes de crédits - ou de dettes. Notons que le travail de Berardi est enfin disponible en anglais (pour l'heure, aucune traduction en allemand n'en a encore été faite). Dans The Soul at Work (L'Âme au Travail, 2009), il décrit le passage, au cours des trente ou quarante dernières années, de l'aliénation à l'autonomie, de la répression à l'hyperexpressivité, des espoirs et désirs du schizo-activisme jusqu'à la subjectivité diffuse, pour ne pas dire dépressive, du citoyen du Web 2.0.

Dans un recueil d'essais récents, intitulé Precarious Rhapsody (Rhapsodie Précaire, 2009), Franco Berardi écrit: "Tandis que le cyber-espace est théoriquement infini, le cyber-temps ne l'est absolument pas. J'appelle cyber-temps la possibilité pour un organisme conscient de traiter véritablement une information (du cyber-espace)". Dans l'économie du net, avance-t-il, la flexibilité a évolué vers une forme de fractalisation du travail, où le travailleur est simplement rémunéré pour des services occasionnels, temporaires. Nous ne sommes que trop conscients de cette fragmentation du temps de l'activité. Comme Berardi le constate: "La psychopathie d'aujourd'hui se révèle plus clairement comme une épidémie sociale, et plus précisément, comme une épidémie socio-communicationnelle. Si vous voulez survivre, vous devez être compétitifs, et si vous voulez être compétitifs, vous devez rester connectés, recevoir et traiter en continu une immense et croissante quantité de données. Avec pour résultat une attention constamment soumise au stress, et une réduction du temps disponible pour la sphère affective".

Afin de synchroniser leurs corps avec cette temporalité, les travailleurs ont recours à diverses drogues, Prozac, Viagra, cocaïne ou Ritalin. En appliquant cette analyse à l'Internet, nous observons ces deux tendances - expansion des capacités de stockage et compression de la temporalité - qui rendent le travail en ligne si stressant. C'est là "l'origine du chaos contemporain". Le chaos apparaît lorsque le monde tourne trop vite pour nos neurones.

Selon Berardi, nous devons tourner notre attention vers les natifs numériques (digital natives) si nous voulons vraiment comprendre cette surcharge d'informations. La question de savoir si les plus anciennes générations souffrent de la saturation d'infos ne doit pas déterminer cette analyse. Berardi:

"Ne vous demandez pas si vous pouvez suivre ou non. Il ne s'agit pas d'adaptation ou de choix. Le dieu grec de la chasse et de la musique primitive, Pan, symbole de plénitude et d'abondance, n'a jamais été stigmatisé comme un problème. L'humanité a toujours été impressionnée par le scintillement de milliards d'étoiles dans le ciel nocturne - sans pour autant paniquer devant leur multitude".

Pour Berardi, nous devons imaginer comment les humains grandissent au sein de l'info-sphère. L'anticonformiste Berardi remet en question l'accent couramment mis, dans les arts contemporains et autres cercles branchés, sur la notion de "devenir", concept central dans le travail de ces maîtres, Gilles Deleuze et Félix Guattari, avec lesquels Berardi collabora et sur lesquels il écrivit. Car nous ne sommes plus dans un "devenir" digital, mais e, plein milieu d'un paradigme de réseau. À l'époque, le désir se trouvait toujours du bon côté. Ce n'est désormais plus nécessairement le cas. Ainsi, Berardi recommande Capitalist Realism (Réalisme Capitaliste, 2009) de Mark Fisher, qui décrit ce qui se passe lorsque le postmodernisme devient état de nature. Les jeunes éprouvent alors qu'il n'y a plus rien à faire, et sentent que la société se décompose inéluctablement. Fisher nomme cette attitude impuissance réflexive (reflective impotence). Ayant suivi un parcours psychanalytique, Berardi établit un parallèle entre cette condition et la mutation, selon Freud, des liens affectifs de l'enfant à la mère, ou à la voix du père, vers le monde machinique comme première source d'acquisition du langage.

Berardi affirme que nous ne vivons plus uniquement sans une "économie de l'attention", à savoir un concept fondé sur l'idée de choix - comme si un choix pouvait s'exprimer à travers Facebook, Twitter ou le fait d'avoir son téléphone portable allumé en permanence... Certes, les générations sortantes, libérales comme conservatrices, valorisent cette idée de choix. Mais pour la Génération-X post-babyboom, élevée dans le pragmatisme capitaliste, ce n'est tout simplement pas le cas. Berardi explique ainsi: "La technologie n'est pas le problème: nous pouvons nous y faire. C'est la combinaison du stress informatif et de la compétition qui est fatale. L'idée de devoir sortir gagnant, de finir premier. Le véritable facteur pathogène est la pression néo-libérale qui rend les conditions de travail en ligne si invivables - et non l'abondance d'informations en elle-même".

Geert Lovink, Psychopathologie de la Surcharge d'Informations in Technomagie - Les Cahiers Européens de l'Imaginaire, CNRS Éditions, Février 2011, p.137-138.

samedi 17 septembre 2011

Errements Passés.

Albrecht Dürer, Saint Jérôme dans sa Cellule, 1514.


Si je puis invoquer une dernière excuse, c'est que quarante ans de travaux sur l'art et la culture de l'Iran m'ont appris qu'aucune recherche n'est jamais définitive. On pourrait même soutenir que toute recherche est pour une large part la correction des errements passés. J'aurai hélas, beaucoup d'errements à corriger.

Assadullah Souren Melikian-Chirvani, Le Chant du Monde, L'Art de l'Iran Safavide, 1501-1736, Musée du Louvre Éditions, 2007, p.17.

[Musique: Fragments de La Messe de Tournai, interprété par Trio Mediaeval in Words of the Angel, ECM New Series, 14e siècle (2001).]

vendredi 16 septembre 2011

Six Problèmes.

Photographie satellite, Structure de Richat, s.d. (via But Does It Float).

I) De Hilbert à Clay

En 1900 s'est tenu à Paris le deuxième congrès international de mathématiques. Un mathématicien, David Hilbert, y présenta une conférence cruciale. Hilbert avait choisi vingt-trois problèmes mathématiques ayant tous deux points communs: aucun d'entre eux n'avait été résolu, et Hilbert les considérait comme les problèmes alors les plus importants et pensait qu'ils seraient les moteurs de la recherche mathématique du XXème siècle. Parmi ces problèmes, on trouve par exemple l'hypothèse du continu (en gros, il s'agit d'une question sur la "taille" des ensembles infinis). Ces problèmes sont depuis appelés "problèmes de Hilbert" et un grand nombre d'entre eux ont en effet été résolus au cours du siècle passé.

Exactement un siècle plus tard, il fallut donc en trouver d'autres, ce que fit Landon Clay. Contrairement à Hilbert, Clay n'est pas mathématicien. En revanche, il est très riche. C'est ainsi qu'il choisit sept nouveaux problèmes pour le XXIème siècle et dota chacun d'un prix. Pour chaque problème, un million de dollars américains attend au Clay Institute (fondé en 1998 par Clay) d'être offert à la première personne qui publiera un article donnant une solution acceptée par la communauté mathématique internationale...

II) Les sept problèmes

Voici donc les sept problèmes à un million de dollars et appelés problèmes du millénaire. Vous vous en doutez, à ce prix, il s'agit de questions extrêmement difficiles, touchant des domaines très pointus. C'est pourquoi je ne pourrai en donner ici qu'une vague idée...


Ce problème faisait déjà partie des problèmes de Hilbert (numéro 8). Vous connaissez probablement les nombres premiers: il s'agit des nombres qui ne se divisent que par un et eux-mêmes, comme 2, 3, 5, 7, 11, 13, etc, alors que 9 n'est pas premier puisqu'on peut le diviser par 3. La première question des hommes fut de savoir combien il existait de nombres premiers. La réponse vint rapidement, et elle est assez simple (démonstration de niveau terminale): il y en a une infinité. Vient alors une autre question: étant donné un nombre, peut-on vérifier s'il est premier? Il existe pour cela un algorithme simple et clair, consistant à essayer de le diviser par tous les nombres plus petits; si aucun n'a marché, le nombre est premier. Cet algorithme est toutefois même pour les ordinateurs très long à appliquer (voir ci-dessous, "P = NP"). Une question plus pointue est de savoir comment se répartissent les nombres premiers: peut-on trouver une formule donnant pour un rang donné le nombre premier ayant ce rang (c'est-à-dire qu'à 1 on associe 2, à 2 on associe 3, à 3 on associe 5, à 4 on associe 7, à 5 on associe 11, ...)? Riemann a étudié la question et pour cela, il a inventé en 1859 une fonction, appelée fonction zêta, et définie sur R2 (c'est-à-dire que ses arguments ne sont pas des nombres mais des couples de nombres). Il a ensuite formulé une hypothèse sur la répartition des couples qui annulent zêta: leur premier nombre doit être 1/2. C'est cette propriété qu'il s'agit de démontrer (ou infirmer)...


Cette conjecture concerne une théorie appelée topologie, qui étudie la forme des objets. Une théorie qui lui est liée, appelée géométrie différentielle, introduit la notion de variété. Une variété est un espace où le voisinage de chaque point peut être vu comme un espace euclidien (c'est-à-dire un endroit "plat" classique). Par exemple, en chaque point de la surface terrestre, en imaginant qu'il n'y ait pas de montagne, si on se restreint à une petite zone autour de soi, on a l'impression que le sol est plat: la Terre est une variété. De plus, si vous étudiez ce petit espace autour de vous, vous avez besoin de deux coordonnées pour vous repérer: la longitude et la latitude. La Terre est ainsi appelée variété de dimension 2. Elle est plongée dans un espace de dimension 3: l'univers (oublions un instant la théorie des cordes qui donne à l'univers plus de 3 dimensions...). La conjecture de Poincaré s'intéresse à des variétés de dimension 3, c'est-à-dire des objets plongés dans un espace à quatre dimensions spatiales (ce qu'on ne peut pas imaginer, puisque notre propre monde n'en a que trois). La conjecture énonce que si l'on prend une variété de dimension 3, et si on y constate que toute boucle peut être réduite à un simple point, alors cette variété est en fait une boule... Vous n'avez pas tout compris? C'est normal...


Elle s'intéresse également à des variétés, qui sont dites variétés algébriques. Les variétés algébriques peuvent être représentées par des équations polynomiales, c'est-à-dire que les coordonnées de l'espace ne peuvent y être présentes qu'avec des puissances entières, mais pas avec des racines carrées, des logarithmes, ... Par exemple dans un plan, un cercle est une variété algébrique (équation x2 + y2 - 1 = 0) ainsi qu'une parabole (x2 - y = 0) mais pas une courbe exponentielle (exp(x) - y = 0). La conjecture fait un lien entre la topologie d'une variété (c'est-à-dire les propriétés de sa forme) et les équations qui la définissent.


Certaines courbes sont appelées elliptiques. En 1922, Louis Mordell a démontré que pour une telle courbe, on peut trouver un nombre fini de ses points de manière à ce que toute la courbe soit engendrée par ces quelques points. Ces points sont appelés base finie de la courbe. On peut également associer à la courbe une fonction, souvent notée L, qui dénombre les points de la courbe ayant une certaine propriété commune. La conjecture fait un lien entre la base finie de la courbe et la fonction L.


Ce problème touche la physique, plus particulièrement la mécanique des fluides (l'étude de la manière dont s'écoule un liquide ou un gaz). Les équations de Navier-Stokes décrivent le comportement d'un fluide dans un modèle que les physiciens nomment "approximation des milieux continus". Elles décrivent en fait des phénomènes très variés et dont la compréhension nous serait très importante : les courants atmosphériques ou océaniques, les écoulements d'eau dans un tuyau, ... La question est de trouver la solution générale de ces équations, ce qu'on ne sait encore faire que dans des cas particuliers.


Ce problème touche aussi la physique, notamment la théorie quantique. Il s'agit là aussi de résoudre certaines équations, qui traitent des forces fondamentales, c'est-à-dire les forces de base qui font fonctionner l'univers: gravitation, forces atomiques, ...


C'est peut-être le problème le plus facilement compréhensible par un non-mathématicien. L'informatique est l'art de trouver des algorithmes permettant de faire faire à une machine des calculs trop longs ou rébarbatifs pour un humain. Les informaticiens ont introduit la notion de complexité qui exprime le temps d'exécution d'un algorithme. Par exemple, la plupart des langages de programmation ont une fonction permettant de savoir si une valeur donnée est présente dans un tableau donné. Pour savoir cela, il suffit de parcourir l'ensemble du tableau et à chaque fois de comparer la valeur dans le tableau à celle qui nous intéresse. Ainsi pour résoudre ce problème, on ne fait que parcourir une fois le tableau. S'il a 10 éléments, on fera 10 comparaisons, et s'il en a 50, on fera 50 comparaisons. Si un tableau A est deux fois plus grands qu'un tableau B, l'algorithme prendra deux fois plus de temps avec A qu'avec B. Ce problème est ainsi dit "de complexité linéaire". Il existe des algorithmes plus complexes. Par exemple, décomposer un nombre entier en facteurs premiers prend beaucoup plus de temps. Si le nombre A a deux fois plus de chiffres que B, l'algorithme ne mettra pas deux fois plus de temps pour s'exécuter, mais bien plus! Ce problème est dit "non-linéaire". Un autre exemple célèbre est celui du voyageur de commerce, qui consiste étant donné un ensemble de villes où un voyageur doit se rendre à déterminer le chemin le plus court lui permettant de visiter chaque ville une fois. Les algorithmes sont classés selon leur complexité: on distingue par exemple la classe P des algorithmes dits polynomiaux (en particuliers les linéaires) de la classe NP des algorithmes un peu plus complexes que la classe P. Il se trouve que tout algorithme de la classe P est aussi dans la classe NP. La question est de savoir si l'inverse est vrai (et donc si être dans la classe P revient au même qu'être dans la classe NP).

Cette question est beaucoup plus importante qu'elle n'en a l'air. S'il s'avérait que les deux classes sont équivalentes, cela impliquerait par exemple qu'on peut trouver un algorithme efficace pour décomposer n'importe quel nombre en facteurs premiers... Or l'impossibilité actuelle de faire ceci est la base d'un grand nombre de systèmes de cryptographie, notamment pour les cartes à puce... Bref, la sécurité de votre carte bancaire dépend de cette question!

III) Plus que six

Ces conjectures sont ouvertes. Par exemple pour le problème P = NP, on ne sait pas si le résultat conjecturé (à savoir que les deux classes sont les mêmes) est vrai ou faux. La vraie question posée par le Clay Institute n'est donc pas de démontrer qu'il est vrai, mais soit de démontrer qu'il est vrai soit démontrer l'inverse. Tous ces problèmes sont donc ouverts. Tous? Sauf un.

Quelque part en Russie vit un homme nommé Grigori Perelman, né en 1966. En 2002, il publie sur Internet un article de 39 pages donnant les grandes lignes d'une proposition de démonstration de la conjecture de Poincaré. Plusieurs démonstrations en avaient déjà été proposées, mais celle-ci a une redoutable originalité: après de multiples vérifications par de nombreux comités, il s'avère que contrairement aux précédentes, elle est juste!

La justesse de la démonstration a été officiellement déclarée en 2006, année où la conjecture de Poincaré est devenue le théorème de Poincaré-Perelman. Le 22 août de la même année, le Congrès International de Mathématiques a comme tous les quatre ans décerné quatre médailles Fields, l'équivalent en mathématiques du prix Nobel (plus d'info ici). En toute logique, l'une d'entre elles était destinée à Perelman, qui l'a refusée (estimant que cela était inutile). Il a quelques semaines plus tard annoncé également son refus de toucher le million de dollars du Clay Institute.

Ainsi en 2006, un mathématicien russe, alors connu uniquement des spécialistes, est devenu doublement célèbre: pour avoir le premier vaincu un problème du millénaire, et pour avoir refusé la plus haute distinction mondiale de sa discipline... Mais cette histoire ne doit pas nous faire oublier l'essentiel: nous avons encore six problèmes à résoudre!

Texte non attribué, Les Problèmes du Millénaire, s.d.

jeudi 15 septembre 2011

Courts-Circuits.

Emma McNally, C5, 2008 (via Visual Complexity).

Le Zibaldone n'appelle pas une lecture simplement linéaire. Chaque pensée ou notation se lie à nombre d'autres, dispersées dans un manuscrit qui est un réseau serré de connexions et de rapports. De nombreux renvois émaillent le texte. La relecture d'une page écrite quelques jours, quelques semaines ou quelques années plus tôt, relance la réflexion et un nouveau texte prend forme, des dizaines ou des centaines de pages plus loin. Leopardi renvoie alors à la page qui est à l'origine de cette addition, et ces renvois ouvrent dans la succession des notes des chemins de traverse, des raccourcis, on serait tenté de dire des courts-circuits. Par exemple, une observation de la page 1945 sur la prononciation du latin s'ouvre par un renvoi à la page 1660, où il avait été question de la différence entre l'écriture et la prononciation, et se clôt par un autre, à la page 1667, sur l'imperfection de l'orthographe française; cette page renvoie à son tour à un long développement, page 1946, sur le caractère de la langue italienne ; par ailleurs, la note de la page 1660 sur l'écriture et la prononciation, s'ouvre par un renvoi à la page 1284, au milieu d'un essai de vingt-cinq pages sur l'origine des langues, et se clôt par un double renvoi aux pages 1945, sur la prononciation du latin, et 2458, sur l'orthographe italienne; cette dernière page s'ouvre enfin par un renvoi "au milieu de la page 1660" et comporte, dans le cours de son texte, un double renvoi aux pages 2466, sur l'ignorance de l'orthographe latine, et 2464, sur la réforme de l'orthographe espagnole. Cet exemple simple, sur des questions bien circonscrites de philologie, permet de saisir un mécanisme et d'imaginer l'extraordinaire complexité des renvois sur des questions sans contours nets, de morale, d'histoire, d'esthétique, de littérature ou de philosophie. Leopardi sait qu'il ne peut tout dire à la fois, mais il entend bien que dans le cours d'un développement, tous ses autres aspects et des questions corollaires ou complémentaires soient rappelés. Dans la masse de l'œuvre d'innombrables parcours obliques se superposent ainsi à la succession des fragments. Enfin, à ces renvois à telle ou telle page particulière s'en ajoutent d'autres, que Leopardi signale seulement par quelques formules qui font la base continue de son texte - "comme je l'ai déjà signalé...", "comme je l'ai dit ailleurs...", "comme je l'ai montré...", "comme je vais l'expliquer peu après..." - et qui invitent le lecteur à chercher ailleurs un écho à ce qu'il est en train de lire. Le Zibaldone est un labyrinthe: chaque page est un carrefour, un nœud, un foyer où tout converge. Tout s'y fait centre, point de départ et point d'arrivée.

Là se joue sa portée philosophique. Dans une entrée du 29 juin 1821 à propos de l'utilité qu'il y a à chercher les preuves de ce qu'on connaît déjà, Leopardi définit ce qu'il appelle "le but suprême de la philosophie":

Il est souvent très utile de chercher à prouver une vérité déjà certaine, reconnue, et qui ne fait l'objet d'aucune controverse. Une vérité isolée, comme je l'ai dit ailleurs, a peu d'utilité, surtout pour le philosophe et le progrès de l'intellect. Si, en recherchant la preuve, on en connaît les rapports et les ramifications (but ultime de la philosophie), on découvre bien souvent beaucoup de vérités analogues, inconnues ou peu connues, ou certains de leurs rapports inconnus, etc.; finalement, on remonte bien souvent du connu à l'inconnu, ou du certain à l'incertain, ou du clair à l'obscur, ce qui est le procédé du vrai philosophe dans la recherche de la vérité.

Déployer les rapports et les ramifications d'une idée, suivre leurs arborescences, c'est construire une machine à penser. Leopardi ne sait pas où le conduira le mouvement de ses phrases, sinon justement qu'il le conduira où il ne sait pas. Ce mouvement, il le décrit comme une remontée du connu, du certain et du clair à l'inconnu, à l'incertain et à l'obscur, qui évoque l'ascension de l'âme vers les formes éternelles chez Platon. Leopardi ne se met pas en route vers le savoir absolu ni vers la contemplation des essences. Il parcourt ou traverse aussi vivement qu'il le peut le domaine du savoir pour se porter à ses limites, au-delà desquelles l'esprit se perd, dans un mouvement qui rappelle la volupté du naufrage dans l'immensité au dernier vers de "L'infini". Le "procédé du vrai philosophe" ne vise pas à gagner des certitudes, ni à s'arrêter à des réponses, mais à découvrir de nouvelles questions, des perplexités, une ignorance qui se sait telle. Dans des phrases rapides, rapidement enchaînées par des cascades de "et", "ou", "etc.", Leopardi dépense le savoir dont il dispose, comme pour s'en défaire. Ce savoir est considérable. Le Zibaldone fut, pour l'essentiel, écrit dans la bibliothèque rassemblée par son père, le comte Monaldo, à Recanati, particulièrement fournie en textes de l'Antiquité tardive, à la fois très riche et lacunaire. Mais Leopardi s'est fait connaître rapidement par des publications erudites, il entretient une correspondance avec de nombreux intellectuels - Pietro Giordani reconnaît aussitôt son génie -, il lit les grandes revues de son temps, la Biblioteca italiana et le Spettatore de Milan, si bien que son horizon intellectuel s'élargit bien au-delà de la bibliothèque paternelle. C'est à toute la culture littéraire et philosophique de son temps qu'il se mesure et il en entreprend la critique.

Robert Melançon, Une Machine à Penser: Notes sur le Zibaldone in Contre-Jour: Cahiers Littéraires, n°12, 2007, p.110-112.