vendredi 17 août 2012

Liberté Interstitielle.

Photographie non attribuée, John Von Neumann at the Inauguration of the IAS 1952, 1952.

CORRESPONDANCE AVEC UN CYBERNÉTICIEN

Abraham A. MOLES - à en juger sur l'en-tête de son papier : docteur ès-lettres (Phil.), docteur ès-sciences (Phys.), ingénieur, professeur assistant (Université de Strasbourg), professeur à l'E.O.S.T - a adressé, le 16 décembre 1963, cette Lettre ouverte au Groupe Situationniste : 

Monsieur,

J'ai appris l'existence du Groupe Situationniste par l'intermédiaire de mon ami et collègue Henri Lefebvre. La signification que j'ai attribué au terme "situationniste" vient donc, en grande partie, de ce qu'il m'en a dit et de la lecture d'un certain nombre de vos bulletins, auxquels je vous prierai de m'abonner.

L'interprétation que j'adopte du mot "situation" est ici purement personnelle et peut-être en désaccord avec la vôtre. Il me paraît que, devant le drame personnel de l'aliénation technologique que nous percevons chacun pour notre compte, devant la consommation effrénée de l’œuvre d'art qui détruit la signification même du terme, devant un certain nombre de concepts, tels que le bonheur anesthésique ou la péremption incorporée chère à Vance Packard, des individus puissent se demander où peut se situer l'originalité créatrice dans une société frigidarisée, assortie ou non d'une mystique de l'aspirateur, selon monsieur Goldman. La liberté interstitielle se ramène peu à peu à zéro, au fur et à mesure que les cybernéticiens technocratiques - dont je fais partie - mettent progressivement en fiches les trois milliards d'insectes.

La vie quotidienne est une suite de situations ; ces situations appartiennent à un répertoire fortement limité. Peut-on étendre ce répertoire, peut-on trouver de nouvelles situations? Il me semble que c'est ici que le mot "situationniste" prend un sens. Une situation me paraît un système de perceptions lié à un système de réaction à courte échéance. J'aimerais certes, avoir dans vos publications une étude sur ce que vous appelez "situation" : un individu qui, pour une quelconque raison, marche au plafond plutôt que par terre, est-il dans une situation nouvelle? Un danseur de corde est-il dans une situation rare?

Il me semble que deux caractères permettent d'apprécier ce concept. Il y a d'abord la nouveauté d'une situation donnée par rapport à l'ensemble de celles que nous connaissons. Pour un voyageur, une langue étrangère apporte un grand nombre de situations nouvelles et il y a là, visiblement, une grandeur métrique : la "quantité d'étrangeté" qu'il perçoit dans le monde extérieur. Nous vivons couramment des situations légèrement nouvelles pour lesquelles nous devons créer un comportement. Ce terme a ici un simple caractère statistique ; ce qui vaut pour X ne vaut pas pour Y, mais il peut y avoir un "situationnisme marginal" dans lequel les individus recherchent systématiquement des perceptions ou des comportements "slightly queer".

Une source importante de situations nouvelles proviendra de l'assemblage extraordinaire d'un grand nombre de microsituations ordinaires ; c'est ce qui fait la valeur de la technique rédactionnelle de Graham Greene, assemblant, dans une séquence ramassée un grand nombre d'actes banaux qui se trouvent être extraordinaires par leur assemblage. Chacune des positions élémentaires, correctement, rationnellement ou conventionnellement liées au monde extérieur, paraîtrait parfaitement normale : des milliers de bourgeois s'y trouvent à chaque instant ; l'ensemble particulier de situations est, lui, extraordinaire car il n'est pas "coutumier" qu'elles se succèdent dans cet ordre (Ministry of Fear, Stambul Train, The third Man). Je vous signale que les théoriciens de l'Information sont capables (en pure théorie) de mesurer la quantité de nouveauté qu'apporte un tel système.

Il y a, par ailleurs, des situations intrinsèquement rares ; par exemple, l'homosexualité est statistiquement moins fréquente que la sexualité puérile et honnête ; la partie d'amour a trois partenaires l'est moins que la copulation légale. Tuer un homme - ou une femme - est une situation rare et, par là, d'autant plus intéressante : la quantité attachée à la situation, mesurée par une certaine excursion en dehors du champ de liberté sociale, est plus grande qu'une suite de petites infractions aux règlements de la circulation (voyez Dostoïevski, car je pense que la littérature policière n'apporte, dans ce domaine, qu'une statistique situationnelle (!), fictive par-dessus le marché). C'est ici que notre liberté interstitielle se réduira bientôt à zéro, à partir du moment où la technologie nous apportera le contrôle de tous par tous, la matrice des actes élémentaires et la machine à inventorier le contenu des pensées de chacun à chaque instant.

Sortir beaucoup des normes, rarement, ou en sortir très peu, très souvent. Sur ce point, nous voyons donc apparaître deux "dimensions" des situations : leur nouveauté intrinsèque ou la rareté de leur assemblage.

La société contrôle de plus en plus la première avec les armes conjuguées de la morale sociale, des fichiers et des mises en carte, des ordonnances médicales chez le pharmacien, etc. Elle contrôle encore assez mal la seconde et il me semble que l'on peut encore vivre une vie "originale" au sens situationniste, par un pattern nouveau de petites déviations banales. Les surréalistes, dans leur vie quotidienne, l'avaient déjà pressenti bien qu'ils eussent découvert que le pire ennemi du Surréalisme pouvait être la fatigue physique ou l'épuisement des réserves de courage intellectuel.

Mais il me semble, qu'à moins d'incohérence vis-à-vis de notre propre acceptation de l'automobile, du réfrigérateur et du téléphone, c'est-à-dire de la civilisation technologique où nous vivons, c'est dans l'axe de la technologie que nous devons rechercher des situations nouvelles et je me demande dans quelle mesure votre mouvement l'accepte. Il me paraît extrêmement facile de définir des situations basées sur un changement technique, dont les conditions physiques sont déjà réalisées, ou réalisables, ou raisonnablement concevables. Par exemple, vivre sans pesanteur, habiter sous l'eau, marcher au plafond, d'une façon générale vivre dans des milieux étranges sont des situations qui nous sont fournies par la technique, au sens classique du mot.

On peut penser que la technique est loin de notre vie quotidienne. Je crois pourtant que ce serait méconnaître que le ménage possédant une cuisinière à thermostat vit une situation nouvelle. Il est évident, d'après ces exemples, que c'est le retentissement psychologique d'une situation qui fait sa valeur pour une philosophie situationniste.

Ici, une politique se dessine : demander aux sociologues où sont les ressorts sociaux du conventionalisme. Parmi les plus évidents, il y a la sexualité qui est certes susceptibles d'apporter un grand nombre de situations nouvelles. La fabrication, biologiquement concevable, de femmes à deux paires de seins est, sans aucun doute, une proposition de la biologie à la tradition. L'invention, à côté des deux sexes conventionnels d'un, deux, trois, n sexes différents, propose une combinatoire sexuelle qui suit le théorème des permutations et suggère un nombre rapidement immense de situations amoureuses (factorielle n).

Une autre source de variations, donc de situations, pourrait reposer sur l'exploitation de nos sens. Les arts "olfactifs" n'ont, par exemple, été développés que dans des notations exclusivement et fortement sexualisées, et plutôt comme instrument de lutte entre les sexes, mais jamais comme un art abstrait. Dans le domaine artistique, un très grand nombre d'autres situations résulteront prochainement des capacités techniques et si les metteurs en scène américains ne savent que faire du cinérama, et à plus forte raison du Circlorama, peut-être est-il légitime d'espérer là une source d'arts nouveaux. Le rêve de l'Art Total est conditionné par la pauvreté de l'imaginaire artistique.

Qu'adviendrait-il d'une société comportant des couches sociales basées sur la "Méritocratie" où celles-ci seraient inscrites dans les lois de l'État? C'est certainement la fonction de la fiction sociologique que de le préfigurer. En fait, la vie quotidienne, telle que nous la connaissons, est susceptible, par des écarts qui peuvent paraître négligeables, de proposer des situations infiniment nouvelles. Je pense, par exemple, au grand clivage des hommes et des femmes basé sur une catégorisation à priori aléatoire mais définitive. Il n'est plus du tout inconcevable que les êtres changent de sexe au cours de leur vie, et les situations nouvelles, d'abord à caractère social, sont ici parfaitement concevables. Il me semble que ce serait l'un des rôles de l'Internationale Situationniste que de les explorer. Si l'on suppose simplement que les vecteurs d'attraction hommes pour femmes, femmes pour hommes deviennent symétriques au lieu de la dissymétrie temporelle qui est la règle actuelle, on peut penser que 90% du Théâtre, du Cinéma, de la Littérature et de l'Art figuratif doivent être remplacés.

On pourrait continuer indéfiniment cette énumération, mais il me semble, en bref, que la recherche de situations nouvelles qui me paraît, si je comprends bien, l'un des objets que pourrait se poser le Situationnisme, soit relativement facile et doive être liée, entre autres, à une étude de ce qu'apportent les techniques biologiques, que des tabous variés laissent pratiquement intactes.

En résumé :

1° Mon intérêt pour votre mouvement vient de l'idée de base de rechercher, dans une société contrainte au bonheur technologique, des situations nouvelles.

2° Il me semble que le terme de "situation" devrait être mieux défini ou redéfini dans votre perspective propre et qu'un rapport doctrinal de votre part à ce terme serait nécessaire. En particulier, la mesure de la valeur de nouveauté d'une situation me paraît un critère indispensable.

3° Il n'est pas difficile de trouver un grand nombre de situations nouvelles - j'en énumère ci-dessus une douzaine -, mais on peut pousser le raisonnement plus loin. Celles-ci peuvent être issues :

a) de la transgression des tabous qui, à l'intérieur du champ de liberté légale, viennent encore restreindre notre liberté pratique, en particulier dans le domaine sexuel et biologique ;
b) du "crime" au sens de la Sociologie de Durkheim ;
c) de nombreuses déviations étranges mais de faible ampleur auteur de la norme ;
d) enfin, de la technologie, c'est-à-dire du pouvoir de l'homme sur les lois de la nature.

Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes meilleurs sentiments. 

Abraham A. Moles, Correspondance avec un Cybernéticien in Internationale Situationniste, n°9, août 1964, repris in Internationale Situationniste, Librairie Arthème Fayard, 1997, p.408-411. 

Voir également ici.

vendredi 10 août 2012

Pressurage & Encavage.

Stephen Shore, Ginger Shore, Causeway Inn, Tampa, Florida, USA, November 17th 1977.
 
Ulrich exposait son programme : vivre l'histoire des idées, et non plus l'histoire du monde. La différence, fit-il remarquer au préalable, serait moins dans l'évènement que dans la signification qu'on lui donnerait, l'intention qu'on y attacherait et le système où on l'inclurait. Le système actuellement en usage, celui de la réalité, ressemblait à une mauvaise pièce de théâtre. Ce n'était pas par hasard qu'on parlait du "théâtre du monde", car on retrouve toujours dans la vie les mêmes rôles, les mêmes fables et les mêmes péripéties. On aime parce que l'amour existe, et selon les formes de l'amour existant ; on est fier comme un Indien, un Espagnol, une vierge ou un lion ; et même l'on assassine, quatre-vingt-dix fois sur cent, parce que l'assassinat passe pour tragique et grandiose. Ajoutons que les plus heureux des modeleurs politiques de la réalité, hors les toutes grandes exceptions, ont beaucoup de traits communs avec les auteurs de pièces à succès ; les intrigues vivantes qu'ils suscitent ennuient par leur manque d'intelligence et de nouveauté, mais, pour cette raison même, nous plongent dans un état d'hébétude sans défense où nous nous accommodons de n'importe quoi, pourvu que cela nous change. Ainsi comprise, l'histoire naît de la routine des idées, de ce qu'il y a de plus indifférent en elles ; quant à la réalité, elle naît principalement de ce que l'on ne fait rien pour les idées.

Toutes ces considérations, affirma Ulrich, pouvaient se résumer ainsi : nous nous soucions trop peu de ce qui arrive, et beaucoup trop de savoir quand, où et à qui c'est arrivé, de telle sorte que nous donnons de l'importance non pas à l'esprit des événements, mais à leur fable, non pas à l'accession à une nouvelle vie, mais à la répartition de l'ancienne, reproduisant ainsi trait pour trait la différence qui existe entre les bonnes pièces et celles qui ont simplement réussi. La conclusion était qu'il fallait faire juste le contraire, c'est-à-dire, d'abord renoncer à son avidité personnelle pour les événements. Il fallait considérer ceux-ci un peu moins comme quelque chose de personnel et de concret et un peu plus comme quelque chose de général et abstrait, ou encore avec le même détachement que si ces événements étaient simplement peints ou chantés. Il fallait non pas les ramener à soi, mais les diriger vers l'extérieur et vers le haut. Ces remarques valaient pour l'individu ; mais dans la collectivité aussi devait se produire quelque chose qu'Ulrich ne pouvait exactement définir, et qu'il comparait à une sorte de pressurage, suivi d'encavage et d'épaississement de la liqueur intellectuelle, à défaut de quoi l'individu ne pourrait évidemment que se sentir tout à fait impuissant et livré à son bon plaisir. Pendant qu'il parlait ainsi, il se souvint de l'instant où il avait dit à Diotime qu'on devrait abolir la réalité.

Que Walter commençât par juger l'affirmation banale allait presque de soi. Comme si le monde entier, la littérature, l'art, la science et la religion n'étaient pas de toute manière du pressurage et de l'encavage! Comme s'il y avait un seul homme cultivé qui niât la valeur des idées et ne poursuivît l'esprit, la beauté et la bonté! Comme si l'éducation pouvait être autre chose que l'insertion dans un système de l'esprit!

Ulrich précisa sa pensée en faisant remarquer que l'éducation n'était que l'insertion dans un système provisoirement en vigueur, issu de dispositions arbitraires ; de sorte que, pour atteindre au rayonnement de l'esprit, il fallait d'abord être bien persuadé de n'en point avoir! C'était là, selon lui, une attitude absolument ouverte qui favorisait l'expérimentation et l'invention morale en grand.

Walter déclara cette affirmation irrecevable. "Quel que soir le charme de ton exposé, dit-il. Comme si nous avions le choix entre vivre nos idées et vivre notre vie! Mais tu connais peut-être cette citation : Je ne suis pas un livre très subtil, je suis un homme avec ses divisions? Pourquoi ne vas-tu pas plus loin encore? Pourquoi ne demandes-tu pas, pendant que tu y es, que nous nous ôtions l'estomac pour l'amour des idées? Mais je te rétorque, moi : L'homme est fait d'une étoffe grossière! Que nous étendions le bras ou le retirions, que nous ne sachions pas si nous devons prendre à droite ou à gauche, que nous soyons faits d'habitudes, de préjugés et de terre, et que néanmoins, dans la mesure de nos forces, nous avancions : voilà le propre de l'homme! Il suffit donc de mesurer tes propos à l'aune de la réalité pour voir qu'ils ne sont, au mieux, que de la littérature!"

Ulrich se montra d'accord : "Si tu me permets d'entendre encore par ce mot tous les autres arts, et les doctrines, les religions, et cætera, je ne serai pas loin d'affirmer même que notre existence tout entière devrait être littérature!

- Comment? Ainsi pour toi, la bonté du Sauveur, la vie de Napoléon sont de la littérature?" s'écria Walter. Mais une idée meilleure lui était venue, il se tourna vers son ami avec le calme que donne un bon atout et déclara : "Tu es un de ces hommes qui considèrent les légumes en boîte comme l'essence des légumes frais!

- Tu as sûrement raison. Tu pourrais dire aussi que je suis quelqu'un qui ne veut cuisiner qu'avec du sel", admit calmement Ulrich. Il désirait ne plus parler sur ce sujet.

Cette fois, ce fut Clarisse qui intervint, tournée vers Walter. "Je ne sais pas pourquoi tu le contredis! N'es-tu pas le premier à t'écrier, chaque fois qu'il nous arrive quelque chose d'exceptionnel : Il faudrait pouvoir jouer cela sur une scène pour le monde entier, afin qu'ils le voient et ne puissent pas ne pas comprendre!... En vérité on devrait chanter, dit-elle à Ulrich pour l'approuver. On devrait se chanter!"

Elle s'était levée et avait pénétré dans le petit cercle que formaient les chaises. Son attitude était la représentation un peu maladroite de ses désirs, comme si elle se préparait à danser. Ulrich, très sensible au mauvais goût de toute exhibition sentimentale, se souvint à ce moment-là que la plupart des hommes ou, pour parler franchement, les hommes moyens dont l'esprit est surexcité mais incapable de se libérer dans la création, éprouvent ce désir de se donner en spectacle. Ce sont les mêmes à qui il arrive si facilement des choses "inexprimables" : ce mot est leur mot favori, la brumeuse substructure sur laquelle ce qu'ils disent apparaît vaguement grossi, de sorte qu'ils n'en peuvent jamais apprécier la valeur exacte. Pour couper court, il précisé : "Ce n'est pas ce que je voulais dire. Mais Clarisse a raison : le théâtre prouve que des expériences individuelles intenses peuvent se mettre au service d'un but impersonnel, d'un ensemble de significations et d'images qui les détache à demi de la personne".

Clarisse intervint de nouveau : "Je comprends parfaitement Ulrich! Je ne puis me rappeler qu'aucune joie particulière me soit jamais venue du fait qu'un événement m'était personnellement arrivé : il suffisait qu'il se fût produit! Et la musique, ajouta-t-elle en regardant son mari, tu ne cherches pas davantage à l'avoir, le seul bonheur est qu'elle soit là. On tire les événements à soi et en même temps on les développe, on se veut soi-même, mais on ne veut pas être l'épicier de soi-même!"

Walter porta les mains à ses tempes ; par égard pour Clarisse, cependant, il n'entra pas dans une nouvelle réfutation. Il s'efforça que ses paroles fussent comme un rayon calme et glacé. "Si tu mets toute la valeur d'une conduite dans l'émission d'un pouvoir intellectuel, dit-il en s'adressant à Ulrich, il faut que je te pose une question : tu entends bien que la chose ne serait pas possible en dehors d'une vie dont l'unique but serait la production de la puissance et de l'énergie intellectuelle?

- N'est-ce pas la vie à laquelle les États d'aujourd'hui prétendent aspirer? rétorqua Ulrich.

- Dans de tels États, les hommes vivraient donc d'après des émotions et des idées, des systèmes philosophiques et des romans? poursuit Walter. En ce cas, nouvelle question : vivraient-ils de telle manière qu'il en naîtrait de grandes œuvres, philosophiques ou poétiques, ou, au contraire, que toute leur vie serait déjà, dans sa chair pour ainsi dire, poésie et philosophie? Je sais ce que tu me répondras, car la première hypothèse aboutirait simplement à ce que l'on entend aujourd'hui pas État civilisé ; puisque c'est à la seconde que tu penses, je crains que tu ne voies pas que philosophie et poésie, alors, seraient tout à fait superflues. Sans parler du fait qu'il est absolument impossible de se représenter la vie sur le modèle de l'art, ou comme tu voudras l'appeler, on s’aperçoit donc qu'elle ne signifie rien de moins que la fin même de l'art!" Telle fut sa conclusion ; c'était pour Clarisse qu'il avait gardé cet atout.

Il ne manqua pas son effet. Ulrich lui-même fut un moment à se ressaisir. Mais, quand ce fut fait, il éclata de rire et dit :

"Ignores-tu donc que toute vie parfaite serait la fin de l'art? Je me suis laissé dire que tu étais toi-même sur le point de sacrifier l'art à la perfection de ta vie!"

Il ne disait pas cela méchamment, mais Clarisse dressa l'oreille.

Ulrich continua : "Il y a dans tout grand livre une prédilection pour les individus dont le destin ne tolère pas les formes que la communauté veut leur imposer. Cela conduit à des décisions impossibles à prendre ; on ne peut que peindre ces vies. Que trouves-tu en dégageant le sens profond de toutes les grandes œuvres? La négation, sans doute partielle, mais nourrie d'expérience et répartie sur une infinité de cas uniques, de tous les principes, règles et prescriptions sur quoi est bâtie la société dont ces œuvres font les délices! Le poème, avec son mystère, tranche tous les fils qui rattachaient le sens du monde au vocabulaire quotidien : et le voilà qui s'envole tel un ballon! Si on veut appeler cela, comme s'il est d'usage, la beauté, alors, celle-ci devrait être un bouleversement infiniment plus brutal et plus cruel qu'aucune révolution politique ne l'a jamais été!"

Walter avait blêmi jusqu'aux lèvres. Cette conception de l'art négation de la vie, ennemi de la vie, lui était odieuse. A ses yeux, c'était de la bohème, le dernier sursaut d'un désir désuet d'épater le bourgeois. Que la beauté n'eût plus de place dans un monde parfait parce qu'elle y serait superflue, il remarquait bien cette évidence pleine d'ironie ; mais la question que son ami avait tue, il ne l'entendit pas. Ulrich lui-même voyait bien ce qu'il y avait de partial dans son affirmation. Au lieu de prétendre que l'art était négation, il eût pu affirmer aussi bien le contraire, car l'art est amour ; il embellit ce qu'il aime, et peut-être n'est-il pas au monde d'autre moyen de rendre une chose ou un être beau que de l'aimer. Et si la beauté tient de la gradation et du contraste, c'est uniquement parce que notre amour, lui aussi, est fait de pièces et de morceaux. Il n'est que dans l'océan de l'amour que l'idée de perfection, incapable d'aucune gradation, s'unisse à celle de beauté, fondée, elle, sur la gradation. Une fois de plus, les pensées d'Ulrich avaient frôlé le "Royaume", et il s'arrêta, mécontent. Walter, entre temps, avait lui aussi rassemblé ses esprits et, après avoir déclaré d'abord que la suggestion de son ami, vivre à peu près comme on lit, était une idée banale, puis irrecevable, il se mit en devoir de prouver qu'elle était coupable et grossière.

"Si un être humain, commença-t-il sans se départir de sa retenue étudiée, voulait fonder sa vie sur ta proposition, il devrait donc (pour ne rien dire des autres impossibilités) sanctionner à peu près tout ce qu'une belle idée suscite en son esprit ; mieux encore, tout ce qui comporte la possibilité d'en devenir une. Cela signifierait évidemment la décadence générale, mais comme cet aspect de la question t'est probablement indifférent (ou peut-être penses-tu à ces vagues mesures d'ordre général dont tu n'as rien dit de précis), je voudrais simplement en envisager les conséquences individuelles. Or, la seule chose qui me paraisse possible est que cet homme, dans tous les cas où il ne sera pas expressément le poète de sa vie, se trouvera plus mal loti qu'une bête : si aucune idée ne lui vient, il ne pourra prendre aucune décision, il sera simplement, pour une grande part de son existence, à la merci de ses instincts, de ses humeurs, des passions de tout le monde, en un mot, de ce qu'il y a de plus impersonnel en nous ; et, aussi longtemps que ses fonctions supérieures seront paralysées, il devra se laisser mener, en quelque sorte, par la première idée venue.

- En ce cas, il n'aura qu'à se refuser d'agir! répondit Clarisse pour Ulrich. C'est la passivité active dont on doit être capable en certaines circonstances!"

Walter n'eut pas le courage de la regarder. La capacité de contredire jouait entre eux un grand rôle ; Clarisse, l'air d'un petit ange, dans une longue chemise de nuit qui lui descendait jusqu'au pieds, bondit sur le lit et déclama, les dents luisantes, dans une libre imitation de Nietzsche : "Comme une sonde je laisse filer ma question dans ton âme! Tu voudrais enfant et mariage, mais écoute-moi : es-tu quelqu'un qui ait le droit de désirer un enfant? Es-tu le triomphant, et le maître de tes vertus? Ou est-ce la bête et le besoin qui parlent en toi?" Dans la pénombre de la chambre à coucher, ç'avait été un spectacle cruel, tandis que Walter essayait vainement de la ramener sous les couvertures. Ainsi, elle disposerait à l'avenir d'un nouveau slogan : cette "passivité active dont on devait être capable au moment voulu" sentait son "Homme sans qualités" ; se confiait-elle à lui, et l'encourageait-il, en fin de compte, dans sa singularité? Ces questions se tordaient comme des vers dans la poitrine de Walter, et il fut près de se sentir mal. Il était maintenant couleur de cendre, toute tension s’effaça de son visage qui se creusa de rides lasses. 

Ulrich s'en aperçut et lui demanda gentiment si quelque chose n'allait pas.

Walter, avec effort, répondit que non, et, souriant bravement, dit qu'il pouvait achever ses absurdités.

"Mon dieu! reconnut obligeamment Ulrich, tu n'as pas tout à fait tort. Mais il arrive très souvent que, par une sorte d'esprit sportif, nous montrions de l'indulgence pour des actions qui nous lèsent, parce que l'adversaire les a joliment accomplies ; la valeur de l’exécution rivalise alors avec la valeur du dommage. Très souvent aussi, nous avons une idée qui nous fait agir pendant un bout de temps, mais bientôt l'habitude, l'inertie, l'égoïsme, telle insinuation prennent sa place, parce qu'il ne peut en aller autrement. Peut-être ai-je donc décrit un état auquel il est impossible d'accéder définitivement ; mais il faut lui reconnaître une qualité : c'est qu'il n'est autre que l'état même dans lequel nous vivons".

Walter avait retrouvé son calme. "Une fois qu'on a mis la vérité sens dessus dessous, on peut toujours trouver à dire des choses qui soient à la fois vraies et à rebours du bon sens", dit-il doucement, sans dissimuler qu'il ne voyait pas d'intérêt à prolonger la querelle. "Prétendre d'une chose qu'elle est impossible mais réelle est assez ton genre".

Clarisse frottait le nez énergiquement. "Tu ne m'empêcheras pas, dit-elle, de juger très important qu'il y ait en nous tous quelque chose d'impossible. Cela explique bien des choses. J'avais l'impression en vous écoutant que si l'on nous coupait par le milieu, notre vie apparaîtrait peut-être tout entière sous la forme d'un anneau : quelque chose, et un rond autour". Un moment auparavant déjà, elle avait retiré son anneau de mariage, et maintenant, à travers le trou, elle lorgnait la paroi éclairée. "Il n'y a rien en son centre, et on dirait pourtant que ce centre est la seule chose qui lui importe. C'est une chose qu'Ulrich lui-même n'est pas capable de traduire du premier coup!"

De sorte que cette discussion ne s'acheva malheureusement pas sans une nouvelle souffrance pour Walter.

Robert Musil, traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet, L'Homme Sans Qualités, Tome 1, Éditions Seuil, collection Points, 1956 (2004), p.489-497

vendredi 3 août 2012

Coïncidences Exagérées.

Photographie non attribuée, Nikola Tesla, s.d.
 
Il y avait à New York, l'an 1910, dans un petit appartement bourgeois du Bronx, un bonhomme ni jeune ni vieux, qui ressemblait à un phoque timide. Son nom était Charles Hoy Fort. Il avait les pattes rondes et grasses, du ventre et des reins, pas de cou, un gros crâne à demi déplumé, le large nez asiate, des lunettes de fer et les moustaches de Gurdjieff. On eût dit un professeur menchevik. Il ne sortait guère, sinon pour se rendre à la Bibliothèque municipale où il compulsait quantité de journaux, revues et annales de tous les États et toutes les époques. Autour de son bureau à cylindre s'entassent des boîtes de chaussures vides et des piles de périodiques : l'American Almanach de 1883, le London Times des années 1880-1893, l'Annual Record of Science, vingt ans de Philosophical Magazine, Les Annales de la Société Entomologique de France, la Monthly Weather Review, l'Observatory, le Meteorological Journal, etc. Il portait une visière verte, et quand sa femme allumait le réchaud pour le déjeuner, il allait voir dans la cuisine si elle ne risquait pas de mettre le feu. C'était cela seulement qui agaçait Mme Fort, née Anna Filan, qu'il avait choisie pour sa parfaite absence de curiosité intellectuelle, qu'il aimait bien et qui l'aimait tendrement.

Jusqu'à trente-quatre ans, Charles Fort, enfant d'épicier d'Albany, avait vivoté grâce à un médiocre talent de journaliste et une certaine habileté dans l'embaumement des papillons. Ses parents morts et l'épicerie vendue, il venait de se constituer des rentes minuscules qui lui permettaient enfin de se livrer exclusivement à sa passion : accumuler des notes sur des événements invraisemblables et pourtant établis.

Pluie rouge sur Blankenberghe, le 2 novembre 1819, pluie de boue en Tasmanie, le 14 novembre 1902. Des flocons de neige gros comme des soucoupes à Nashville, le 24 janvier 1891. Pluie de grenouilles à Birmingham le 30 juin 1892. Des aérolithes. Des boules de feu. Des traces de pas d'un animal fabuleux dans le Devonshire. Des disques volants. Des marques de ventouses sur des montagnes. Des engins dans le ciel. Des caprices de comètes. D'étranges disparitions. Des cataclysmes inexplicables. Des inscriptions sur des météorites. De la neige noire. Des lunes bleues. Des soleils verts. Des averses de sang.

Il réunit ainsi vingt-cinq mille notes, rangées dans des boîtes de carton. Des faits, sitôt mentionnés, sitôt retombés dans la trappe de l'indifférence. Des faits, pourtant. Il appelait cela son "sanatorium des coïncidences exagérées". Des faits dont on se refusait à parler. Il entendait monter de ses fichiers "une véritable clameur de silence". Il s'était pris d'une sorte de tendresse pour ces réalités incongrues, chassées du domaine de la connaissance, auxquelles il donnait asile dans son pauvre bureau du Bronx et qu'il cajolait en les fichant. "Petites putains, nabots, bossus, bouffons, et pourtant leur défilé chez moi aura l'impressionnante solidité des choses qui passent, et passent, et ne cessent de passer".

Quand il était fatigué de tenir procession des données que la Science a jugé bon d'exclure (un iceberg volant s'abat en débris sur Rouen le 5 juillet 1853. Des caraques de voyageurs célestes. Des êtres ailés à 8000 mètres dans le ciel de Palerme le 30 novembre 1880. Des roues lumineuses dans la mer. Des pluies de soufre, de chair. Des restes de géants en Écosse. Des cercueils de petits êtres venus d'ailleurs, dans les rochers d’Édimbourg)... quand il était fatigué, il se délassait l'esprit en jouant tout seul d'interminables parties de super-échecs, sur un échiquier de son invention qui comportait 1600 cases.

Puis, un jour, Charles Hoy Fort s'aperçut que ce formidable labeur n'était rien du tout. Inutilisable. Douteux. Une simple occupation de maniaque. Il entrevit qu'il n'avait fait que piétiner sur le seuil de ce qu'il cherchait obscurément, qu'il n'avait rien fait de ce qu'il y avait réellement à faire. Ce n'était pas une recherche, mais sa caricature. Et lui qui redoutait tant les risques d'incendie, jeta boîtes et fiches au feu.

Il venait de découvrir sa vraie nature. Ce maniaque des réalités singulières était un fanatique des idées générales. Qu'avait-il commencé inconsciemment à faire, au cours de ces années à demi perdues? Pelotonné au fond de sa grotte à papillons et à vieux papiers, il s'était en vérité attaqué à une des grandes puissances du siècle : la certitude qu'ont les hommes civilisés de savoir tout de l'Univers dans lequel ils vivent. Et pourquoi s'était-il caché, comme honteusement, M. Charles Hoy Fort? C'est que la moindre allusion au fait qu'il puisse exister dans l'Univers d'immenses domaines de l'Inconnu trouble désagréablement les hommes. M. Charles Hoy Fort s'était, somme toute, conduit comme un érotomane : gardons secrets nos vices, afin que la société n'entre pas en fureur, apprenant qu'elle laisse en friche la plupart des terres de la sexualité. Il s'agissait, maintenant, de passer de la maniaquerie à la prophétie, de la délectation solitaire à la déclaration de principe. Il s'agissait de faire désormais œuvre véritable, c'est-à-dire révolutionnaire.

La connaissance scientifique n'est pas objective. Elle est, comme la civilisation, une conjuration. On rejette quantité de faits parce qu'ils dérangeraient les raisonnements établis. Nous vivons sous un régime d'inquisition où l'arme la plus fréquemment employée contre la réalité non conforme est le mépris accompagné de rires. Qu'est-ce que la connaissance, dans de telles conditions? "Dans la topographie de l'intelligence, on pourrait, dit Fort, définir la connaissance comme l'ignorance enveloppée de rire". Il va donc falloir réclamer une addition aux libertés que garantit la Constitution : la liberté de douter de la science. Liberté de douter de l'évolution (et si l’œuvre de Darwin était une fiction?), de la rotation de la Terre, de l'existence d'une vitesse de la lumière, de la gravitation, etc. De tout, sauf des faits. Des faits non triés, tels qu'ils se présentent, nobles ou non, bâtards ou purs, avec leurs cortèges de bizarreries et leurs concomitances incongrues. Ne rien rejeter du réel : une science future découvrira des relations inconnues entre les faits qui nous paraissent sans rapport. La science a besoin d'être secouée par un esprit boulimique quoique non crédule, neuf, sauvage. Le monde a besoin d'une encyclopédie des faits exclus, des réalités damnées. "J'ai bien peur qu'il faille livrer à notre civilisation des mondes nouveaux où les grenouilles blanches auront le droit de vivre".

En huit années, le phoque timide du Bronx se mit en devoir d'apprendre tous les arts et toutes les sciences - et d'en inventer une demi-douzaine pour son propre compte. Saisi par le délire encyclopédique, il s'acharne à ce travail gigantesque qui consiste moins à apprendre qu'à prendre conscience de la totalité du vivant. "Je m'émerveillais que quiconque puisse se satisfaire d'être romancier, tailleur, industriel ou balayeur des rues". Principes, formules, lois, phénomènes furent digérés à la Bibliothèque municipale de New York, au British Museum et par la grâce d'une énorme correspondance avec les plus grandes bibliothèques et librairies du monde. Quarante mille notes, réparties en treize cents sections, écrites au crayon sur des cartons minuscules, en un langage sténographique de son invention. Au-dessus de cette entreprise folle rayonne le don de considérer chaque sujet du point de vue d'une intelligence supérieure qui vient seulement d'en prendre l'existence : 

"L'astronomie.
"Un veilleur de nuit surveille une demi-douzaine de lanternes rouges dans une rue barrée. Il y a des becs de gaz, des lampadaires et des fenêtres éclairées dans le quartier. On gratte des allumettes, on allume des feux, un incendie s'est déclaré, il y a des enseignes au néon et des phares d'automobiles. Mais le veilleur de nuit s'en tient à son petit système..."

En même temps, il reprend ses recherches sur les faits rejetés, mais systématiquement et en s'efforçant de vérifier chacun par recoupement. Il soumet son entreprise à un plan couvrant l'astronomie, la sociologie, la psychologie, la morphologie, la chimie, le magnétisme. Il ne fait plus une collection : il tente d'obtenir le dessin de la rose des vents extérieurs, de fabriquer la boussole pour la navigation sur les océans de l'autre côté, de reconstituer le puzzle des mondes cachés derrière ce monde. Il lui faut chaque feuille qui frémit dans l'arbre immense du fantastique : des hurlements traversent le ciel de Naples le 22 novembre 1821 ; des poissons tombent des nuages sur Singapour en 1861 ; en Indre-et-Loire, un 10 avril, une cataracte de feuilles mortes ; avec la foudre, des haches de pierre s'abattent sur Sumatra ; des chutes de matière vivante ; des Tamerlan de l'espace commettent des rapts ; des épaves de mondes vagabonds circulent au-dessus de nous... "Je suis intelligent et contraste ainsi fortement avec les orthodoxes. Comme je n'ai pas le dédain aristocratique d'un conservateur new-yorkais ou d'un sorcier esquimau, je dois bien me forcer à concevoir d'autres mondes..."

Mme Fort ne s'intéresse absolument pas à tout cela. Elle est même si indifférente que l'extravagance ne lui apparaît pas. Il ne parle pas de ses travaux, ou bien à de rares amis éberlués. Il ne tient pas à les voir. Il leur écrit de temps en temps. "J'ai l'impression de me livrer à un nouveau vice recommandé aux amateurs de péchés inédits. Au début, certaines de mes données étaient si effrayantes ou si ridicules qu'on les détestait ou méprisait à la lecture. Maintenant, cela va mieux ; il y a un peu de place pour la pitié". 

Ses yeux se fatiguent. Il va devenir aveugle. Il s'arrête et médite plusieurs mois, ne se nourrissant plus que de pain bis et de fromage. L’œil redevenu clair, il entreprend d'exposer sa vision personnelle de l'univers, antidogmatique, et d'ouvrir la compréhension d'autrui à grands coups d'humour. "Parfois, je me surprenais moi-même à ne pas penser ce que je préférais croire". A mesure qu'il avait progressé dans l'étude des diverses sciences, il avait progressé dans la découverte de leurs insuffisances. Il faut les démolir à la base : c'est l'esprit qui n'est pas le bon. Il faut tout recommencer en réintroduisant les faits exclus sur lesquels il a réuni une documentation cyclopéenne. D'abord les réintroduire. Les expliquer ensuite, si possible. "Je ne crois pas faire une idole de l'absurde. Je pense que dans les premiers tâtonnements, il n'y a pas moyen de savoir ce qui sera par la suite acceptable. Si l'un des pionniers de la zoologie (qui est à refaire) entendait parler d'oiseaux qui poussent sur les arbres, il devrait signaler avoir entendu parler d'oiseaux qui poussent sur les arbres. Puis il devrait s'occuper, mais seulement alors, de passer les données de ceci au crible".

Signalons, signalons, nous finirons un jour par découvrir que quelque chose nous fait signe.

Louis Pauwels et Jacques Bergier, Le Matin des Magiciens, Éditions Gallimard, coll. Folio, 2011 (1960), p.185-191.

Voir également ici, là, là ou encore là.

Merci à T.B.

vendredi 27 juillet 2012

Routines Tranquilles.

General Electric Company, Moteur CF6-50, 1971.

Jules Verne et Hegel

Nul n'a su illustrer de manière plus juste et plus divertissante ce que signifie et accomplit le traffic globalisé que Jules Verne dans son best-seller Le Tour du Monde en Quatre-Vingts Jours, roman à tonalité satirique publié en 1874. Dans sa superficialité galopante, le livre offre un instantané sur le processus de la modernité comme projet de trafic. Il illustre la thèse - relevant quasiment de la philosophie de l'histoire - selon laquelle le sens des rapports modernes est de vulgariser le trafic à l'échelle mondiale. Seul un espace topologique permet d'organiser les nouveaux besoins de mobilité qui veulent placer aussi bien le transport des personnes que le trafic des marchandises sur la base de routines tranquilles. Le trafic est la quintessence des mouvements réversibles. Dès que ceux-ci sont aménagés, y compris sur longue distance, pour devenir une institution fiable, savoir dans quelle direction on entreprend un tour du monde est finalement indifférent. Ce sont les circonstances fortuites et extérieures qui incitent le héros du roman de Jules Vernes, l'Anglais Phileas Fogg, Esquire, et son déplorable serviteur français, Passe-partout, à se lancer dans un tour de la Terre en quatre-vingts jours par la route orientale. Dans un premier temps, sa motivation est un simple article affirmant qu'avec l'ouverture du dernier tronçon du Great Indian Peninsular Railway entre Rothal et Allahabad, on peut traverser en trois jours seulement le sous-continent indien. Sur la base de cette information, le journaliste d'un quotidien londonien a construit l'article provocateur qui devient le prétexte d'un pari entre Phileas Fogg et ses compagnons de whist au Reform-Club. Ce sur quoi parie Fogg avec ses partenaires, c'est au fond de savoir si la pratique touristique est en mesure de tenir les promesses de sa théorie. Cet article, qui parut dans le Morning Chronicle et eut d'importantes conséquences, contenait un inventaire des temps de parcours auxquels un voyageur devrait s'attendre pour aller de Londres à Londres en faisant le tour du monde - inutile d'insister sur le fait qu'à cette époque la capitale britannique était le site entre tous les sites ; c'est de là qu'une grande partie des navires et des capitaux partaient pour leurs voyages autours du monde. Si ce calcul reposait sur l'hypothèse d'un voyage vers l'Orient, cela correspondait, outre à l'affinité britannique habituelle avec la partie indienne du Commonwealth, à un lieu commun de l'époque : l'inauguration du canal de Suez en 1869 avait produit en Europe une sensibilisation au thème de l'accélération du trafic mondial et donné des attraits à l'itinéraire Est, qui venait de vivre un raccourcissement considérable. Comme en témoigne le cours du voyage de Fogg, il s'agissait déjà ici d'un Orient totalement occidentalisé qui, avec tous ses brahmanes et ses éléphants, ne constituait pas plus qu'un arc de cercle quelconque sur la planète représentée sous la forme d'un espace topologique et rendue disponible par la technique du trafic.

"... et voici le calcul établi par le Morning Chronicle :

De Londres à Suez par le Mont-Cenis et Brindisi, railways et paquebots *** 7 jours
De Suez à Bombay, paquebot *** 13 -
De Bombay à Calcutta, railway *** 3 -
De Calcutta à Hong-Kong (Chine), paquebot *** 13 -
De Hong-Kong à Yokohama (Japon), paquebot *** 6 -
De Yokohama à San-Francisco, paquebot *** 22 -
De San Francisco à New-York, railroad *** 7 -
De New-York à Londres, paquebot et railway *** 9 -
Total *** 80 jours

- Oui, quatre-vingts jours! s'écria Andrew Stuart (...) mais non compris le mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les déraillements, etc.
- Tout compris, répondit Phileas Fogg (...)
- Même si les Indous enlèvent les rails! s'écria Andrew Stuart, s'ils arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs!
- Tout compris, répondit Phileas Fogg" (1).

C'est le message Jules Verne : dans une civilisation saturée par la technique, il n'y a plus d'aventure, il ne reste que le risque d'être en retard. C'est la raison pour laquelle l'auteur souligne le fait que son héros ne fait pas d'expériences. Aucune turbulence ne doit perturber le phlegme impérial de M. Fogg, car en tant que voyageur global, il échappe à la nécessité de témoigner du respect au local. Une fois établie la possibilité d'en faire le tour, la Terre est pour le touriste, même sur les lieux les plus éloignés, la pure quintessence de situations dont les quotidiens, les écrivains voyageurs et les encyclopédistes ont fourni depuis longtemps une image plus complète. On comprend ainsi pourquoi ce que l'on appelle l'étranger vaut à peine un regard pour le voyageur en transit. Quels que soient les incidents qui se produisent, qu'il s'agisse de la crémation d'une veuve en Inde ou d'une attaque d'Indiens dans l'Ouest américain, ils ne peuvent jamais être autre chose, en principe, que des événements et des circonstances sur lesquels, en tant que membre du Reform-Club de Londres, on dispose d'informations plus complètes que celles du touriste sur place. Quand on voyage dans de telles conditions, on ne le fait ni par plaisir, ni pour des motifs commerciaux, mais pour l'amour du mouvement en tant que tel ; ars gratia artis ; motio gratia motionis (2).

Peter Sloterdijk, traduit de l'allemand par Olivier Mannoni, Le Palais de Cristal, à l'Intérieur du Capitalisme Planétaire, Éditions Pluriel, 2011 (2005), p.56-58

Voir également ici.

Notes

1. Jules Verne, Le Tour du Monde en Quatre-Vingts Jours, J. Hetzel et Cie, 1884, pp. 27-28.
2. Sur l'éloge du mouvement pur, cf. Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti Communiste, 1848. Également Thomas de Quincey, The Glory of Motion, 1849 (En français : première partie de La Malle-poste anglaise, traduit de l'anglais par Pierre Leyris, Paris, Gallimard, 1990).

vendredi 20 juillet 2012

Sèches Remontrances.

Orson Welles, The Trial, 1962.

Musil avait déjà fait la remarque que, dans "la singulière prédilection de la pensée scientifique pour les explications mécaniques, statistiques et matérielles auxquelles on dirait qu'on a enlevé le cœur", se manifestait sous couvert d'amour de la vérité "un goût de la désillusion, de la contrainte, de l'inexorable, de la froide intimidation et des sèches remontrances". Et Adorno notait un peu plus tard, à propos de "l'activité scientifique qui est sur le point de s'emparer des derniers résidus du monde, décombres incapables d'opposer la moindre résistance", prodigieusement mais uniquement dans certaines directions socialement contrôlées : "La bêtise collective des techniciens de la recherche n'est pas seulement absence ou régression des aptitudes intellectuelles, elle est une prolifération de cette faculté de penser, qui la dévore avec sa propre énergie. La méchanceté et le masochisme des jeunes intellectuels est le fruit de la malignité du mal dont ils sont atteints".

Dans tous les discours du catastrophisme scientifique, on perçoit distinctement une même délectation à nous détailler les contraintes implacables qui pèsent désormais sur notre survie. Les techniciens de l'administration des choses se bousculent pour annoncer triomphalement la mauvaise nouvelle, celle qui rend enfin oiseuse toute dispute sur le gouvernement des hommes. Le catastrophisme d'État n'est très ouvertement qu'une inlassable propagande pour la survie planifiée - c'est-à-dire pour une version plus autoritairement administrée de ce qui existe. Ses experts n'ont au fond, après tant de bilans chiffrés et de calculs d'échéance, qu'une seule chose à dire : c'est que l'immensité des enjeux (des "défis") et l'urgence des mesures à prendre frappent d'inanité l'idée qu'on pourrait ne serait-ce qu'alléger le poids des contraintes sociales, devenues si naturelles.

On peut toujours compter sur les anciens gauchistes pour se montrer les plus vindicatifs dans le dénigrement des aspirations révolutionnaires d'il y a quarante ans. Sous couvert d'abjurer leurs anciennes croyances, ils continuent à se placer en assenant, avec le même entrain qu'ils mettaient à psalmodier les mots d'ordre de leurs groupuscules, les nouveaux slogans de la soumission : "l'époque n'incite pas à inventer une utopie providentielle supplémentaire pour que le monde soit meilleur. Elle oblige seulement à se plier aux impératifs du vivant pour que la planète reste viable". (Jean-Paul Besset, Comment ne plus être progressiste... sans devenir réactionnaire, 2005). Les impératifs du vivant valent bien, en effet, le sens de l'histoire pour justifier "la dictature des plus savants, ou de ceux qui seront réputés tels" ; et c'est assurément faire preuve d'un certain réalisme que d'attendre de l'état d'urgence écologique, plutôt que d'une révolution, l'instauration d'un collectivisme bureaucratique cette fois plus performant.

Dans ces appels à se plier aux "impératifs du vivant", la liberté est systématiquement calomniée sous la figure du consommateur irresponsable, dont l'individualisme impénitent, boosté par l'hédonisme soixante-huitard, a comme on sait dévasté la planète en toute indépendance. Face à la menace - en particulier à la "crise climatique", que les promoteurs du catastrophisme aiment comparer à "l'ombre du fascisme qui s'étendait dans les années 1930 sur l'Europe" -, il n'y aurait plus d'alternative qu'entre la soumission repentante aux nouvelles directives du collectivisme écologique et le pur nihilisme ; quiconque refuse de se responsabiliser, de participer avec zèle à cette gestion citoyenne de la poubelle planétaire, démontre par là avoir le profil du terroriste en puissance.

René Riesel & Jaime Semprun, Catastrophisme, Administration du Désastre et Soumission Durable, Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, 2008, p.15-17. 

vendredi 13 juillet 2012

Monde Périurbain.

Julia Fullerton-Batten, Broken Eggs, 2005.

LAIDEUR. - Un journal hebdomadaire de la capitale a consacré un article qui se référait explicitement au monde périurbain de ce pays en relevant sa mocheté (1). Nous avons compris, bien sûr, que l'usage de l'adjectif "moche" renvoyait, pour ce journal humaniste, à une provocation destinée à remuer les consciences assoupies, trop habituées à vivre au milieu de ces enseignes publicitaires, bâtiments commerciaux informes, couleurs criardes, ronds-points, hypermarchés, etc. Mais nous avons aussi été troublés par ce jugement de classe qui faisait de notre zone périurbaine un monde évaluable à la seule mesure esthétique de leur monde à eux. Qui sont-ils, ces journalistes centralisés, pour décréter la laideur de notre périurbanité? Qui sont-ils pour porter ce jugement qui, en suggérant de raser notre cadre de vie pour reconstruire je ne sais quel Éden, le rend indigne d'être étudié comme une tribu amazonienne ou une secte dangereuse?

Éric Chauvier, Contre Télérama, Éditions Allia, 2011, p.44.

Voir également ici et là.

Notes.

1. Télérama n° 3135

vendredi 6 juillet 2012

Science & Magie.

CERN, Désintégration simulée d'un Boson de Higgs, 2012.

Nous revenons maintenant aux réflexions sur la technique, la science et la magie. Elles vont préciser notre thèse sur l'idée de société secrète (ou plutôt de "conspiration au grand jour") et nous servir d'ouverture pour les prochaines études, l'une sur l'Alchimie, l'autre sur les civilisations disparues. 

Lorsqu'un jeune ingénieur entre dans l'industrie, il distingue vite deux univers différents. Il y a celui du laboratoire, avec les lois définies des expériences que l'on peut reproduire, avec une image du monde compréhensible. Et il y a l'univers réel, où les lois ne s'appliquent pas toujours, où les phénomènes sont parfois imprévus, où l'impossible se réalise. Si son tempérament est fort, l'ingénieur en question réagit par la colère, la passion, le désir de "violer cette garce de matière". Ceux qui adoptent cette attitude vivent des vies tragiques. Voyez Edison, Tesla, Armstrong. Un démon les conduit. Werner von Braun essaie ses fusées sur les Londoniens, en massacre des milliers pour être finalement arrêté par la Gestapo parce qu'il avait déclaré : "Après tout, je me fous de la victoire de l'Allemagne, c'est la conquête de la Lune qu'il me faut!" (1). On dit que la tragédie était, aujourd'hui, la politique. C'est une vision périmée. La tragédie, c'est le laboratoire. C'est à de tels "magiciens" que l'on doit le progrès technique. La technique n'est nullement, pensons-nous, l'application pratique de la science. L'éminent mathématicien et astronome Simon Newcomb démontre que le plus lourd que l'air ne saurait voler. Deux réparateurs de bicyclettes lui donneront tort. Rutherford, Millikan (2) prouvent qu'on ne pourra jamais exploiter les réserves d'énergie du noyau atomique. La bombe d'Hiroshima explose. La science enseigne qu'une masse d'air homogène ne peut se séparer en air chaud et en air froid. Hilsch montre qu'il suffit de faire circuler cette masse à travers un tube approprié (3). La science place des barrières d'impossibilité. L'ingénieur, comme fait le magicien sous les yeux de l'explorateur cartésien, passe à travers les barrières, par un phénomène analogue à ce que les physiciens nomment "l'effet tunnel". Une aspiration magique l'attire. Il veut voir derrière le mur, aller sur Mars, capturer la foudre, faire de l'or. Il ne cherche ni le gain, ni la gloire. Il cherche à prendre l'univers en flagrant délit de cachotterie. Au sens jungien, c'est un archétype. Par les miracles qu'il tente de réaliser, par la fatalité qui pèse sur lui et la fin douloureuse qui l'attend le plus souvent, il est le fils du héros des Sagas et des tragédies grecques (4).

Comme le magicien, il tient au secret, et comme lui encore, il obéit à cette loi de similarité que Frazer (5) a dégagée dans son étude de la magie. A ses débuts, l'invention est une imitation du phénomène naturel. La machine volante ressemble à l'oiseau, l'automate à l'homme. Or, la ressemblance avec l'objet, l'être ou le phénomène dont il veut capturer les pouvoirs, est presque toujours inutile, voire nuisible au bon fonctionnement de l'appareil inventé. Mais, comme le magicien, l'inventeur puise dans la similarité, une puissance, une volupté, qui le poussent en avant.

La passage de l'imitation magique à la technologie scientifique pourrait être, dans bien des cas, retracé. Exemple :

A l'origine, le durcissement superficiel de l'acier à été obtenu, dans le Proche-Orient, en plongeant une lame portée au rouge dans le corps d'un prisonnier. C'est là une pratique magique typique : il s'agit de transférer dans la lame les qualités guerrières de l'adversaire. Cette pratique fut connue en Occident par les croisés qui avaient constaté que l'acier de Damas était en effet plus dur que l'acier d'Europe. Des expériences furent faites : on trempa l'acier dans de l'eau sur laquelle flottaient des peaux de bêtes. Le même résultat fut obtenu. Aux XIXe siècle, on s'aperçut que ces résultats étaient dus à l'azote organique. Au XXe siècle, lorsque la liquéfaction des gaz fut au point, on perfectionna le procédé en trempant l'acier dans l'azote liquide à basse température. Sous cette forme, la "nitruration" fait partie de notre technologie. 

On pourrait constater un autre lien entre magie et technique en étudiant les "charmes" que les anciens alchimistes prononçaient durant leurs travaux. Probablement s'agissait-il de mesurer le temps dans l'obscurité du laboratoire. Les photographes usent souvent de véritables comptines qu'ils récitent au-dessus du bain et nous avons entendu une de ces comptines au sommet de la Jungfrau, pendant que se développait une plaque impressionné par les rayons cosmiques.

Enfin, il existe un autre lien, plus fort et curieux, entre magie et technique : c'est la simultanéité dans l'apparition des inventions. La plupart des pays enregistrent le jour, l'heure même du dépôt d'un brevet. Or, on a maintes fois constaté que des inventeurs qui ne se connaissent pas, travaillant fort loin les uns des autres, déposaient le même brevet au même instant. Ce phénomène ne saurait guère s'exprimer par l'idée vague que les "inventions sont dans l'air" ou que "l'invention apparaît dès que l'on en a besoin". S'il y a là perception extra-sensorielle, circulation des intelligences branchées sur la même recherche, le fait mériterait une étude statistique poussée. Cette étude nous rendrait peut-être compréhensible cet autre fait : que les techniques magiques se retrouvent, identiques, dans la plupart des anciennes civilisations, à travers montagnes et océans...

Louis Pauwels et Jacques Bergier, Le Matin des Magiciens, Éditions Gallimard, coll. Folio, 2011 (1960), p.90-93.

Notes

1. Walter Dornberger, L'Arme Secrète de Peenemünde, Editions Arthaud, Paris.
2. Millikan, L'Électron.
3. Technique Mondiale, Paris, avril 1957.
4. Edwin Armstrong, The Inventor as Hero, article du Harper's Magazine.
5. Frazer, Le Rameau d'Or.

Merci à T.B.