vendredi 28 décembre 2012

Roi Marchand.

Eric Fischer, Rectangular Subdivisions of the World, 2011 (via neoconstructivist).
 
Arnheim ne faisait rien à moitié, il ne tarda pas à découvrir qu'une vie féconde et bien entendue est un poème plus merveilleux que tous ceux que peuvent inventer les poètes dans le silence de leur cabinet : ce fut alors une tout autre affaire. 

Dans cette nouvelle existence s'affirma pour la première fois son aptitude exceptionnelle à prêcher d'exemple. Le poème de la vie a sur tous les autres poèmes l'avantage d'être écrit, pour ainsi dire, en capitales, quel que puisse être son contenu. Autour du plus modeste apprenti travaillant dans une firme d'importance internationale, c'est le monde tout entier qui tourne, des continents lorgnent par-dessus son épaule, au point que rien de ce qu'il fait ne demeure sans signification. Tandis que ce qui tourne autour de l'écrivain solitaire dans sa chambre, quelque mal qu'il se donne, c'est tout au plus un essaim de mouches. Cette découverte est si éclairante que pour beaucoup d'hommes, dès l'instant qu'ils commencent à travailler sur la matière vivante, tout ce qui les a émus auparavant semble n'être que "pure littérature", c'est-à-dire n'exercer plus, au mieux, qu'une action minime, confuse, le plus souvent contradictoire au point de s'abolir elle-même, sans proportion avec le bruit que l'on fait autour d'elle. 

Bien entendu, les choses ne se passèrent pas tout à fait de la sorte chez Arnheim, qui ne pouvait renier les nobles émotions de l'art, ni tenir pour folie ou illusion ce qui l'avait un jour violemment touché. Dès qu'il reconnut la supériorité des conditions de l'âge mûr sur les rêves de la jeunesse, il entreprit d'opérer, sous la conduite de ses nouvelles connaissances d'homme, la fusion des deux groupes d'expérience. En fait, il ne fit pas autre chose que ce que la majorité des hommes cultivés qui, lorsqu'ils commencent à "gagner leur vie", ne veulent pas renier pour autant leurs intérêts antérieurs, et pensent au contraire n'avoir trouvé qu'alors une relation mûre et sereine avec les élans exaltés de leur jeunesse. La découverte du grand poème de la vie auquel ils se savent collaborer leur rend ce courage de dilettante qu'ils avaient perdu au moment où ils brûlaient leurs propres poèmes. Maintenant qu'ils sont devenus les poètes de la vie, ils se sentent le droit de se considérer vraiment comme des spécialistes-nés ; ils commencent à imprégner leur activité quotidienne de responsabilité spirituelle ; pour qu'elle soit morale et belle, ils affrontent sans cesse de nouveaux petits débats intérieurs ; ils prennent modèle sur l'idée que Goethe vécut de la sorte et déclarent qu'ils ne jouiraient pas de la vie s'ils n'avaient pas la musique, la nature, le spectacle des jeux innocents des enfants et des bêtes, ou un bon livre. En Allemagne, cette classe moyenne si spiritualisée demeure le principal consommateur d'art et de littérature "pas trop difficile", mais ses membres considèrent assez naturellement l'art et la littérature, qui leur étaient d'abord apparus comme le comble de leurs voeux, avec une condescendance au moins dans un oeil, comme une étape préliminaire (même si celle-ci est plus parfaite à sa manière qu'ils ne la connurent) ; ou ils n'en font pas plus de cas qu'un fabricant de tôle n'en ferait d'un figuriste, s'il avait la faiblesse de trouver ses oeuvres belles. 

Or, Arnheim ressemblait à cette classe moyenne de la culture comme un prestigieux œillet de jardin au pauvre œillet velu qui pousse au bord des sentiers. Jamais il n'était question pour lui de révolution intellectuelle ou de renouvellement foncier, mais toujours de combinaison du neuf et du vieux, d'annexion, de corrections légères ; sa morale donnait une vie nouvelle aux privilèges délavés des puissances en vigueur. Il n'était pas un snob idolâtrant la supériorité des gens chic. Introduit à la Cour et entré en contact aussi bien avec la haute noblesse qu'avec les grosses nuques de la bureaucratie, il s'efforçait de s'adapter à son entourage non pas en l'imitant, mais comme un homme qui garde le style de vie féodal et ne veut ni oublier, ni faire oublier son origine bourgeoise et quasiment francfortoise et goethéenne. Mais son pouvoir de contradiction s'arrêtait là, une opposition plus vive lui eût déjà semblé faire tort à la vie. Sans doute était-il intimement persuadé que les hommes d'action (et à leur tête, les regroupant pour instaurer une ère nouvelle, les hommes d'affaires qui orientent la vie) étaient destinés un jour ou l'autre à reprendre le pouvoir des mains des antiques puissances de l'Être, et cela lui donnait une sorte d'orgueil tranquille que le développement ultérieur des choses vint apparemment justifier. Mais, même si l'on considère comme évident le droit de l'argent à la puissance, encore s'agit-il de faire bon usage de la puissance à laquelle on aspire. Les prédécesseurs des directeurs de banque et des grands industriels avaient la tâche facile, ils étaient chevaliers et réduisaient leurs adversaires en bouillie, laissant aux clercs les armes de l'esprit ; l'homme contemporain, en revanche, s'il possède avec l'argent, tel qu'Arnheim l'entendait, le moyen actuellement le plus sûr pour tout traiter, n'en est pas moins forcé de constater que ce moyen, bien qu'il puisse être implacablement précis comme une guillotine, se révèle parfois sensible comme un rhumatisant (que l'on songe seulement aux fluctuations des cours, si influençables !), et se trouve dans la plus subtile dépendance à l'endroit de tout ce qu'il domine. Par cette subtile interdépendance de toutes les formes de la vie, que seul un aveugle orgueil d'idéologue peut oublier, Arnheim en vint à voir dans le "Roi-marchand" la synthèse de la révolution et de la tradition, de la puissance et de la civilisation bourgeoise, de l'audace téméraire et de la force de caractère, mais, plus profondément, le symbole même de la future démocratie. Par un travail sévère et incessant sur sa propre personnalité, par l'organisation intellectuelle des problèmes économiques et sociaux qui lui étaient accessibles et par la réflexion sur la conduite et l'édification de l'État, il voulait aider à instaurer un ère nouvelle où les forces sociales, que la nature et le destin font inégales, recevraient une organisation juste et féconde, et où l'idéal, loin de se briser sur les inévitables limitations du réel, s'en trouverait à la fois purifié et affermi. Pour exprimer cela en termes techniques, disons qu'il avait réalisé la fusion d'intérêts Ame-affaires sous le couvert de la notion de "Roi-marchand". Le sentiment de l'amour que lui avait fait éprouver autrefois l'unité profonde de toutes choses formait maintenant le noyau de sa foi en l'harmonie de la culture et des intérêts humains.

Robert Musil, traduit de l'allemand par Philippe Jaccottet, L'Homme Sans Qualités, Tome 1, Éditions Seuil, collection Points, 1956 (2004), p.591

vendredi 21 décembre 2012

Religion Singulariste.

Charlie Behrens, Algorithmic Architecture, 2012.

LA SINGULARITÉ FRANÇAISE

Xavier Mycenne

RÉSUMÉ :

La singularité technologique est une notion californienne : c'est la pointe extrême du développement humain, et sa fin brutale : l'assomption des machines. Google organise chaque été, dans la Silicon Valley, une Singularity University : on y parle d'intelligence artificielle et de robots pensants, d'interfaces homme-machine et d'apocalypse numérique. Mais les conditions d'existence d'une singularité technologique ont peut-être été réunies pour la première fois en France dans les années 1960-1970, quand les grands programmes de modernisation du pays croisent un champ intellectuel entièrement préoccupé par la question de la modernité.

1. INTRODUCTION

1.1 Perspectives futuristes

Dans le dernier Terminator, on découvre enfin la capitale des machines : c'est une usine qui fabrique des robots. La guerre qui oppose les hommes et les machines est la plus effrayante de toutes : elle vise à la destruction des propriétés intentionnelles. L'homme désire toujours quelque chose et se forme des représentations du monde. Les machines ne veulent rien, et ignorent l'existence du monde. Du point de vue des machines, l'idée même de victoire n'a aucune signification. Livré à la paix perpétuelle du chaos atomique, l'Univers sera redevenu éternellement neutre.

Des intellectuels américains ont inventé, au début des années 1980, le concept de singularité technologique. Une singularité physique est un point à partir duquel certaines quantités deviennent infinies ; la relativité générale décrit ainsi des objets, appelés trous noirs, qui possèdent un champ gravitationnel infini : rien de ce qui y pénètre ne peut en ressortir. Par analogie, la singularité technologique est décrite comme le point de non-retour du progrès technique, et comme son éventuel changement de régime, quand il cesse de d'être conduit par les hommes pour être conduit par les machines. La loi de Moore serait la première confirmation expérimentale de l'inéluctabilité d'un tel phénomène.

Les films de la série Terminator ont popularisé cette théorie. On y voit le monde entièrement dominé, dans un futur proche, par des calculateurs électroniques. Le réseau Skynet, qui supervisait le défense américaine, est devenu autonome et s'est retourné contre les humains. Mais la série des Terminator met également en scène le caractère contre-intuitif de la notion de singularité, qui se produit hors de le série des effets et des causes que les humains sont habitués à manipuler. La singularité, en effet, ne survient pas exactement ua terme de l'histoire humaine, mais prend plutôt la forme d'un paradoxe temporel insoluble. Le Terminator est un robot envoyé vers le passé depuis l'autre côté de la singularité. Mais c'est grâce à l'étude d'un microprocesseur, récupéré sur son avant-bras après sa destruction, que le saut technologique qui permettra à la singularité d'apparaître a été rendu possible. La singularité technique marque l'avènement du temps des machines, aux propriétés radicalement différentes de celles du temps humain. Le caractère exponentiel de leurs capacités à traiter l'information abolit les contours stricts du présent. Le passé et le futur se rejoignent, le déterminisme causal s'efface.

1.2 La singularité de type leibnizien

On trouve, dans la littérature singulariste, des preuves circulaires de l'existence de la singularité dignes de celles de l'existence de Dieu par saint Anselme. Anselme expliquait que l'idée de l'être le plus parfait impliquait l'existence de cet être, car s'il n'existait pas, l'être qui lui serait identique et existerait serait supérieur : l'idée d'un être parfait inexistant est donc contradictoire, et l'existence de Dieu était ainsi démontrée par l'absurde. Le singulariste Nick Bostrom pose lui comme point de départ un calculateur assez puissant pour opérer des simulations complètes et détaillées de tous les univers concevables. Si l'on postule qu'une telle simulation est possible, il est statistiquement beaucoup plus probable que notre monde soit l'une d'elle, plutôt que le monde réel. Dès lors, la question de l'origine du monde est statistiquement résolue : il existe un seul monde dont l'origine reste inexplicable, pour une infinité d'autres qui sont des simulations menées au sein d'une singularité technologique. En posant la singularité comme possible, on la rend nécessaire.

Il est cependant étrange qu'une machine éprouve le besoin de mener des simulations ou de conduire des expériences. Mais après tout, Dieu a bien créé le monde. On retrouve ici la grande question métaphysique : pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien? Tout comme la question centrale de la théologie : quel rapport Dieu entretient-il à sa création? La réponse le plus couramment admise généralise l'argument d'Anselme : les individus possibles, tels qu'ils sont présents dans l'entendement de Dieu, sont incomplets s'ils n'existent pas. Pour concevoir les individus avec tout la perfection dont son entendement infini est capable, Dieu devait les faire exister. 

Le plupart des auteurs singularistes sont liés au mouvement transhumaniste. Ils défendent ainsi une conception positive de la singularité, qu'ils définissent comme un saut évolutionniste majeur. Ils décrivent la singularité comme l'avènement d'individus parfaits, incarnés et divins. Une singularité de ce type serait une singularité leibnizienne. Pour Leibniz, les individus existent. Après avoir parcouru la totalité des possibles, Dieu a entrepris de créer un monde beaucoup moins physique que moral : le meilleur des mondes possibles. Au sein de ce monde, les individus sont des collections de propriétés. Mais Leibniz précise qu'il doit s'agir de collections complètes : chaque individu reflète la totalité des autres individus, et n'est dont pas un ensemble fermé de propriétés, mais un dosage subtil du maximum de propriétés compossibles. Il est un point de vue sur le monde, et presque un monde à lui tout seul. Les individus sont comme des meurtrières enfoncées dans l'esprit de Dieu. Une singularité leibnizienne déploierait, à l'infini, toutes les propriétés enfouies dans les individus qui le composent.

1.3 La singularité de type russellien

Mais Dieu conçoit-il vraiment des individus? Bertrand Russell a soutenu que le monde ne contenait aucun individu véritable. Sa théorie des descriptions définies réduit les individus à des ensembles de propriétés conjointes, réunies en faisceaux. Une singularité russellienne ne serait que la combinatoire exhaustive des propriétés susceptibles de s'attacher ensemble à travers l'espace et le temps. L'histoire physique du monde serait rapidement épuisée, laissant place à des propriétés de plus en plus seules, qui clignoteraient faiblement dans l'éternité - si la main d'un dieu équanime ne vient pas fermer les yeux effrayés de cet univers sans vie.

Ce cauchemar singulariste est évoqué en 2000 par Bill Joy, cofondateur de la société informatique Sun Microsystems, dans un article de la très technophile revue Wired, intitulé "Why the future doesn't need us". L'accroche du texte est remarquablement efficace. C'est un pamphlet luddiste, un appel à la destruction des machines : "À mesure que la complexité de la société et des problèmes auxquels elle doit faire face iront croissant, et à mesure que les dispositifs deviendront plus "intelligents", un nombre toujours plus grand de décisions leur sera confié. [...] Un jour, les machines auront effectivement pris le contrôle. Les éteindre? Il n'en sera pas question. Étant donné notre degré de dépendance, ce serait un acte suicidaire. [...] Dans une telle société, les êtres manipulés vivront peut-être heureux ; pour autant, la liberté leur sera clairement étrangère. On les aura réduits au rang d'animaux domestiques."

Ces réflexions ne sont pas de Bill Joy, mais de Unabomber, qui fut pendant vingt ans l'homme le plus recherché d'Amérique. Unabomber envoya une dizaine de colis piégés à différents acteurs de la révolution informatique américaine, faisant trois morts et plusieurs blessés graves. Bill Joy note qu'il était une victime possible de cette campagne d'attentats ciblés. Il reconnaît pourtant la validité de certaines des analyses qu'Unabomber a développées dans son manifeste, "La société industrielle et son avenir", publié dans le New York Times en échange de son renonciation au terrorisme - publication qui permit à son frère d'identifier Unabomber comme étant Theodore Kaczynski, un mathématicien brillant et sociopathe vivant dans une cabane. Selon Kaczynski, la guerre de l'homme contre les machines a commencé et n'est déjà plus une guerre de position ou de mouvement, mais une guérilla. Dans le film 2001, le cosmonaute finit par débrancher HAL. Ce geste, au regard de notre degré de dépendance, nous est désormais interdit : on ne coupe pas l'électricité dans un hôpital - l'humanité s'est laissé conduire dans un hôpital.   

2. LA MODERNISATION DE LA FRANCE : UNE APPROCHE UCHRONIQUE DE LA SINGULARITÉ

La France a longtemps occupé la place de cinquième puissance économique mondiale. Par rapport à la faiblesse de ses ressources naturelles, à l'exiguïté de son territoire et à son faible poids démographique, il s'agit d'une performance remarquable, que l'histoire glorieuse du pays explique, et relativise - la France, après la Révolution, a incontestablement décliné. Par rapport à l'Angleterre du charbon, aux États-Unis du pétrole ou au Japon de l'électronique, la France a toujours fait figure de pays moyennement moderne. La modernisation de la France a été, dans cette perspective, un objectif, plus qu'une réalité - objectif qui a souvent pris la forme de programmes symboliques, véritables allégories techniques de la modernité.

2.1 Un colbertisme révolutionnaire

La Résistance prend le contrôle de la France à partir de 1944. Pendant quelques mois, les clivages partisans sont abolis. Il n'y a plus ni droite ni gauche. Il faut libérer et épurer la France, réorganiser et reconstruire. La redistribution des richesses est désormais au cœur d'un pacte républicain renouvelé, fondé sur l'idée de progrès social : l'économie de marché n'est défendable que si elle garantit la démocratisation rapide des biens matériels et culturels. L'État se réserve à ce titre le droit d'intervenir largement dans l'économie, pour veiller à la juste redistribution des richesses. Rapidement mis en place, la Sécurité sociale, les comités d'entreprise et de la retraite par répartition demeureront. Malgré la guerre froide, qui viendra durcir les positions idéologiques intérieures, et la proclamation de la Cinquième République, qui viendra changer la nature du régime, une troisième voie est ainsi ouverte en France, entre communisme et capitalisme.

Le Commissariat général du plan, crée en 1946, et l'INSEE, l'Institut national de la statistique et des études économiques, fondé la même année, vont incarner pendant plus d'un demi-siècle cette politique. Avec le Commissariat général du plan, la France de l'après-guerre et des Trente Glorieuses dispose d'un gouvernement technocratique occulte. Les politiques démographiques, sociales, énergétiques et industrielles de la France sont directement sorties de ses bureaux de l'hôtel de Vogüé, dans le VIIe arrondissement de Paris. Le remodelage des paysages agricoles comme l'apparition des grands ensembles urbanistiques, les centrales nucléaires, le Minitel, le tunnel sous la Manche, le TGV, Airbus ou la fusée Ariane sont des programmes plus ou moins directement initiés pas ses hauts fonctionnaires.

Parallèlement l'INSEE invente de nouveaux outils de calcul, pour quantifier et diriger l'action de l'État providence : il s'agit de "mettre les mathématiques au service de la démocratie". L'INSEE va ainsi permettre au Commissariat général du plan d'établir ses plans quinquennaux sur des bases statistiques solides. Il ne sera bientôt plus possible de gouverner sans cet institut. Le Plan Calcul est initié, pour le doter de machines numériques adaptées.

Le Commissariat général du plan ressuscite alors les doctrines colbertistes. L'État devient le principal donneur d'ordre du secteur industriel. Le rail, l'électricité et les télécommunications, au même titre que les secteurs régaliens de la justice, de la santé ou de l'éducation, sont considérés comme des services publics, dont les missions seront assumées par des régies monopolistiques, ce qui n'empêche pas l'État, à travers des entreprises nationalisées comme Air France ou Renault, de jouer également un rôle de premier plan dans les domaines fortement concurrentiels et internationalisés que sont l'aéronautique ou l'automobile. 

À côté de ces participations directes, l'État demeure un acteur économique prépondérant. Il définit, par les subventions qu'il alloue à la recherche, par les programmes de défense qu'il initie, par les grands appels d'offres qu'il lance, les orientations de la politique industrielle nationale. Aucun groupe industriel important, quelle que soit la manière dont son capital se répartit, n'est indépendant. L'industrie est la continuation de la politique par d'autres moyens. Le capitalisme français est un capitalisme d'État. Les dirigeants des principales banques, les administrateurs des sociétés d'État, les membres des cabinets ministériels et ceux des conseils d'administration des sociétés du CAC 40 reçoivent la même formation, et sont interchangeables.

Les grandes écoles d'ingénieurs, comme Polytechnique, les Mines ou les Ponts et Chaussées, préparent aux carrières ministérielles. Inversement, les hauts fonctionnaires, formés à l'ENA, sont des recrues de prix pour le secteur industriel. Ces transferts incessants, souvent accélérés par les alternances politiques, rendent la frontière entre les deux mondes particulièrement poreuse : les énarques "pantouflent", les ministères "s'ouvrent à la société civile". La modernisation de la France exige une coordination parfaite. Si quelques self-made-men apparaissent et forment des empires industriels en apparence indépendants du domaine régalien, ils demeurent des grands féodaux. Vivant des commandes de l'État, Bouygues, Dassault et Lagardère doivent assumer des fonctions stratégiques. Ce sont des sous-traitants de la puissance nationale.

2.2 La modernisation industrielle

Le Rafale, chasseur high-tech d'une pays qui ne fait presque plus la guerre, symbolise parfaitement l'omniprésence de l'État dans les grands consortiums industriels français. Le programme a été presque entièrement financé par les promesses d'achat de l'armée de l'air. Plus d'une dizaine de milliers d'emplois hautement qualifiés ont été ainsi pérennisés par le Rafale, véritable écomusée industriel. Le Rafale permet également à la diplomatie française de se donner une contenance : on a vu le président Sarkozy se rendre au Brésil ou dans le Golfe à seule fin de proposer le Rafale à la vente. Il importe peu que le groupe Dassault réalise au final la majeure partie de ses bénéfices en vendant, via sa filiale Dassault Systèmes, des produits dérivés de ses logiciels industriels. La France, pays du Concorde et de Clément Ader, se doit de demeurer un acteur aéronautique de premier ordre.

Au sommet de l'édifice technologique français, on trouve la bombe, les 58 réacteurs nucléaires qui fabriquent le plutonium nécessaire à son fonctionnement et les engins capables de la lancer, missiles, bombardiers et sous-marins furtifs. La théorie des jeux a montré que la dissuasion nucléaire n'était pas rationnelle. La dissuasion nucléaire est cependant extrêmement rentable. La bombe est un produit de luxe. Le bouton rouge de l'abri Jupiter, sous l'Elysée, concentre presque toutes les richesses de la France. Un pays capable de détruire la Terre doit avoir acquis des capacités d'organisation supérieures, des capacités d'organisation qu'aucune intelligence humaine ne peut plus maîtriser.

La France est devenue ainsi un pays moderne : un pays en état de veille permanente. La grève générale est de facto interdite, et toute révolution aurait des conséquences instantanément dévastatrices : les réacteurs nucléaires commenceraient à fondre, leurs déchets ne seraient plus surveillés, l'électricité manquerait dans les hôpitaux. Les numéros d'urgence ne répondraient plus.

Les capacités techniques du pays ont atteint leur plus haut niveau historique. L'économie française est devenue une économie intégrée ; à titre individuel, personne n'est plus capable de rien - c'est un choix réfléchi, exigé par la division rationnelle du travail.

Les circuits d'abduction d'eau potable et de retraitement fonctionnent parfaitement, les services de voirie ou de ramassage des déchets également. Les denrées alimentaires transitent par des marchés d'intérêt national, comme celui de Rungis. Elles ne possèdent alors qu'une valeur d'échange, et demeurent longtemps symboliques avant de redevenir comestibles. Il faut manier beaucoup de symboles pour obtenir des légumes. Les objets, même naturels, sont devenus complexes. La France est de plus en plus abstraite. Paris possède moins de trois jours de réserves alimentaires.

Le TGV, inauguré en 1981, anamorphose les paysages, mettant Marseille à trois heures de Paris, Londres à deux heures. Lyon et Turin se rapprochent. Les frontières naturelles sont abolies. La ville imaginaire de La Défense apparaît dans le prolongement du Louvre et des Champs-Élysées. À l'entrée du Valois et du pays de France, plusieurs centaines d'hectares de terre sont arrachés pour construire l'aéroport de Roissy. Les plus anciennes roches métamorphiques de France, agées de près de deux milliards d'années, supportent, dans le nord du Cotentin, l'usine de retraitement des déchets nucléaires de La Hague.

À partir des années 1970, alors que la RDA essaie de devenir la première démocratie cybernétique du monde, en mettant littéralement ses citoyens en fiches, la France se gouverne déjà presque seule. Sans son discours de Quimper, de Gaulle résume parfaitement la situation : "Un pouvoir systématiquement centralisé dans tous les domaines, une politique constamment tendue vers le danger, une défense excluant tout ménagement et tout délai furent bien longtemps les conditions nécessaires de l'unité de la France. Mais il se trouve qu'à présent celle-ci est resserrée, pour ainsi dire automatiquement, par les éléments nouveaux de l'évolution moderne : communications rapides, transmissions instantanées, information partout répandue."

Il s'agit d'un véritable discours d'adieu au pouvoir. De Gaulle démissionne effectivement trois mois plus tard, laissant les institutions technocratiques qu'il avait contribué à mettre en place se refermer derrière lui.

Quand la gauche arrive au pouvoir, en 1981, la quasi-totalité des hauts fonctionnaires restent en place. La stabilité du système politique français est désormais acquise, le suffrage universel n'en constituant plus qu'une variable infinitésimale. Le Commissariat général du plan est à l'apogée de son règne. La France s'installe dans un futur proche et paisible, décidé cinq, dix ou vingt années à l'avance. Les structures technocratiques de l'État ont atteint leur plein déploiement. La modélisation commence à remplacer l'histoire.

3. LA MODERNITÉ COMME RELIGION SINGULARISTE

La France est le seul pays où la modernité a fait l'objet, à côté des grands programmes industriels communs à tous les pays développés, d'une idéologie propre. La France a été le pays où la pensée elle-même, après l'État et l'économie, est devenue moderne.

3.1 Structuralisme, cybernétique et fin de l'histoire

La mise en place d'une industrie spirituelle progressiste a répondu, après guerre, au redressement spectaculaire des industries matérielles. Les intellectuels français sont devenus les ingénieurs de l'âme moderne. L'influence intellectuelle d'Alexandre Kojève est ici déterminante. Probable agent du KGB, haut fonctionnaire européen et architecte du GATT, un accord international sur les tarifications douanières à l'origine du processus de mondialisation, Kojève est d'abord un philosophe, spécialiste de Hegel. Son séminaire d'introduction à La Phénoménologie de l'esprit, qui s'est tenu de 1933 à 1939, a popularisé, dans un cercle restreint, mais influent, le concept de "fin de l'histoire".

Jean Hyppolite, un élève de Kojève, sera ainsi le maître des trois plus illustres représentants de la French Theory : Foucault, Deleuze et Althusser.

Le psychanalyste Jacques Lacan, après avoir lui aussi fréquenté le séminaire de Kojève, constitue à son tour son propre séminaire dans les années 1960. Il y développera une théorie mathématique de l'inconscient, véritable travail d'avant-garde qui fera entrer la pratique psychanalytique dans le domaine de la cybernétique.

Raymond Queneau, qui assurera la publication des séminaires de Kojève, fonde l'Oulipo, un mouvement littéraire à forte composante mathématique.

La France possède alors une école mathématique florissante. Le groupe Bourbaki axiomatise les mathématiques de façon rigoureuse et systématique, à partir de la théorie des ensembles. Il atteint une certaine notoriété, et la reconnaissance de l'État quand, au début des années 1970, les programmes d'enseignement des mathématiques en classe de primaire sont réformés, afin que les élèves abordent les mathématiques par la théorie des ensembles plutôt que par l'arithmétique. C'est la première fois qu'un État intervient d'aussi près dans l’épigenèse du cerveau humain. La réforme comprend en outre une initiation des enfants, dès leur plus jeune âge, aux systèmes numériques en base 2 : c'est le langage des machines.

Les années 1960 voient aussi l'apogée d'un mouvement intellectuel transdisciplinaire, le structuralisme, qui tente d'unir et de refonder les sciences humaines, en dégageant leurs paradigmes communs. Nés dans la linguistique, ces paradigmes stipulent que toutes les activités humaines obéissent à des structures profondes dénuées de signification propre - c'est un fatalisme halluciné. Le structuralisme triomphe rapidement, et vient constituer une axiomatique générale commune à l'anthropologie, à la philosophie, à la sociologie et à la critique littéraire. À la lumière du structuralisme, toutes les activités humaines ne sont que des jeux formels inconscients, opposant leur organisation éphémère au chaos avoisinant. L'inspiration thermodynamique est évidente. Le structuralisme est, fondamentalement, une pensée du machinisme. L'anthropologue Lévi-Strauss décrit ainsi les sociétés modernes comme des machines à vapeur, fortement entropiques.

3.2 La French Theory, le devenir-machine de l'homme et sa libération

Les deux héros du mouvement moderniste seront incontestablement, à la décennie suivante, Gilles Deleuze et Michel Foucault. Deleuze est d'abord un métaphysicien sévère, qui s'intéresse aux aspects les plus hardcore de sa spécialité : l'harmonie préétablie de Leibniz, le nécessitarisme de Spinoza, l'ontologie du procès de Whitehead. Mais ces visions du monde se transforment entre ses mains en une gigantesque machine de combat. Avec le psychanalyste Félix Guattari, il va pousser l'hypothèse de l'inconscient et du déterminisme, du machinisme et de la cybernétique, vers des horizons nouveaux et révolutionnaires : le capitalisme mourra de schizophrénie, la technique deviendra nietzschéenne et le désir engendrera des mondes en nombres illimités.

Les appareils de pouvoir traditionnels apparaissent soudain plus limités qu'excessifs. La politique est en deçà de la complexité du monde. La brutalité des États classiques est une forme de bêtise et d'imprévoyance, un déficit d'expertise.

L'existence de nouveaux pouvoirs, fins comme des membranes et légers comme des tissus, fascine justement Foucault, qui s'attache à montrer le caractère plastique et fragile des réalités humaines auxquelles ils s'appliquent. La dernière phrase du livre de Foucault Les Mots et les choses vient rappeler le caractère éphémère de l'homme et sa disparition possible "comme à la limite de la mer un visage de sable". Ce penchant transhumain amènera le philosophe jusqu'au concept de biopolitique.

Derrière les deux représentants les plus connus de la French Theory, un grand nombre de petits maîtres et d'universitaires prosélytes s'activent. La passion de l'analyse critique et de l'exégèse structurale triomphe dans tous les domaines. L'époque est babélienne. Les outils informatiques, qui commencent à émerger, sont accueillis avec bienveillance. En 1974, le projet Monado 74 est par exemple lancé : il s'agit de mettre La Monadologie de Leibniz sur des fiches perforées pour dresser le tableau statistique des co-occurences de ses philosophèmes. On projette de fabriquer à terme, alors que l'époque proclame la mort de l'auteur, des robots philosophes.

Presque tous les intellectuels français des années 1960-1970 sont révolutionnaires. L'époque est révolutionnaire. C'est un stade du capitalisme, une étape nécessaire de la modernisation du pays. Car c'est au sein de l'État que les grands intellectuels français de l'après-guerre expriment leurs convictions révolutionnaires. Les penseurs les plus radicaux sont ainsi fonctionnaires : Deleuze enseigne à Vincennes, Foucault au Collège de France, Derrida à l'École des hautes études. Rue d'Ulm, Louis Althusser initie ses élèves à la révolution culturelle chinoise. 

Mais les grands modernes manifestent aussi un conservatisme paradoxal. Deleuze est cinéphile. Le cinéma est l'art du XXe siècle. C'est l'art de la passivité par excellence : des hommes se rassemblent pour contempler des archives animées. Ils s'oublient comme on disparaît dans l'alcool. Deleuze teste sa faculté d'immersion dans un dispositif technique. Il se prépare à une forme de vie nouvelle : celle de programme captif d'une simulation parfaite. Le cinéma nous initie à la vie de bienheureux, à la communion des saints et aux existences angéliques.

Philosophe, Foucault se définit comme historien, et même comme archiviste. Une part essentielle de son travail en tant qu'intellectuel engagé consiste en effet à perfectionner et à compléter les archives existantes, afin qu'elles n'omettent aucune catégorie d'hommes ni aucun évènement, si discrets et souterrains qu'ils aient pu être. L'activisme des modernes n'a qu'un seul but : achever et verrouiller le vieux monde. On proclame la fin de tout : de la philosophie, de la politique, de l'art et de l'histoire. Il faut que le monde se termine, et que tout ce qu'il contient se mette en posture muséale. Au moment de mourir, Foucault se rêve en héros grec.

3.3 La singularité comme théorie littéraire

Bien avant les Principia Mathematica, quand il était encore un jeune hégélien enthousiaste, Bertrand Russell a rédigé une "théorie dialectique des nombres". Un demi-siècle plus tard, dans L'Histoire de mes idées philosophiques, Russell note perfidement que "bien que Couturat ait qualifié cet article de "petit chef-d’œuvre de dialectique subtile", il me semble aujourd'hui n'être que pure absurdité". Il ajoute : "J'avais un optimisme presque incroyable quant au caractère définitif de mes propres théories." Russell aura ainsi été, adolescent, un métaphysicien français : une figure intermédiaire entre le romancier, le prophète, le poète et le révolutionnaire.

Après avoir exclu Être et Temps du champs de la philosophie sérieuse, Rudolf Carnap sauvait néanmoins l’œuvre maîtresse de Heidegger, comme poème lyrique. Les philosophes français de la seconde moitié du XXe siècle produisent à leur tour des poèmes et des romans pleins de rebondissements dont les personnages, directement allégoriques, sont l'Être, l'Esprit, le Temps, l'Histoire, la Multitude ou la Nécessité. C'est une littérature quasi épique.

L'homme cultivé moyen peut citer plus de philosophes français vivants que de romanciers. Il es également capable de se rappeler deux ou trois concepts aux noms compliqués - la déterritorialisation, le Panoptique, le Pli - mais il est incapable de citer le nom d'un seul personnage de roman français contemporain. Tout de suite après la télévision, et bien avant la littérature, le récit national français est porté par cette métaphysique, devenue une littérature de substitution.

Pour Jacques Derrida, l'inventeur de la déconstruction, la philosophie doit d'ailleurs se laisser interpréter comme un discours littéraire. Le monde lui-même est un discours de ce type. Ni la réalité ni la vérité n'ont de pouvoir véritable sur le discours, devenu omniscient - déjà Lacan, après avoir identifié le langage et l'inconscient, prétendait que ce dernier savait tout, et ignorait le temps, comme un structure mathématique.

Sur le point de basculer alors dans la théorie singulariste pure, les intellectuels français se sont paradoxalement retranchés dans la théorie littéraire, et se sont pris de passion pour un objet presque parfait, et si complexe que plus personne n'était capable de la fabriquer depuis près d'un siècle. Cet objet, le romain, était le laboratoire de la singularité à venir, en ce qu'il confrontait deux descriptions du monde : celle de Leibniz, centrée sur le personnage, et celle de Russell, moins héroïques mais peut-être plus poétique, car centrée uniquement sur les propriétés des choses.

4. CONCLUSION : LA RELIGION SINGULARISTE

La seconde moitié du XXe siècle aura été, avec le XVIIe siècle, l'un des grands âges religieux de la France. Ces renouveaux mystiques sont tous deux nés de la contemplation craintive des machines, de leur beauté implacable et de l'oppressante nécessité de leur fonctionnement. C'est en taillant des lentilles destinées à équiper des télescopes que Spinoza composa L'Éthique, long chant d'adoration du caractère coordonné et nécessaire des choses. L'Univers était une horloge aux mouvements de balancier hypnotiques, la nécessité était une drogue et la prédestination une grâce. On peut aussi voir en Pascal, entrepreneur prodige, ingénieur janséniste et précurseur de l'informatique, le premier adorateur des machines. L'État a conservé celle qu'il avait religieusement conçue, et l'a placée dans une ancienne église, devenue le Conservatoire national des arts et métiers.

On a souvent comparé la modernité à un dogme, avec ses prêtres, ses prophètes et ses excommunications. La nature de son culte est plus difficile à identifier : la modernité s'est vécue comme une guerre permanente, qui ne devait jamais aboutir à la constitution d'aucun empire ni d'aucune idéologie fixe. La modernité devait conduire à la surchauffe fiévreuse de toutes les facultés humaines : il s'agissait d'être absolument moderne, jusqu'au point de non-retour. Foucault et Deleuze consacreront des ouvrages entiers à la réhabilitation de la folie, dernier mode de conversion accessibles à des esprits athées. À ces études hérétiques s'ajoutent aussi des obsessions machiniques de plus en plus prégnantes : machines à vapeur pour Lévi-Strauss, machines littéraires pour Foucault, exégète de Roussel, machines désirantes pour Deleuze. L'ordinateur, machine terminale, incompréhensible et magique, fera bientôt l'objet d'un culte syncrétique, proche des religions du cargo des peuplades mélanésiennes.

Jansénisme modernisé, ayant mis la programmation à la place de la prédestination et ayant fait de la grâce une fonction calculable, la modernité a été le culte, inconscient et primitif, de la singularité technologique. Dieu n'est pas mort au XXe siècle, il est devenu un objet technique.    

Aurélien Bellanger, La Théorie de l'Information, Éditions Gallimard, coll. NRF, 2012, p.393-409.

Merci à T.B.

vendredi 14 décembre 2012

Diffusion & Traduction.

Nicolas Poussin, Assomption de la Vierge, vers 1632.

Il y a deux modèles pour suivre les innovations, le modèle linéaire et le modèle tourbillonaire, ou, si l'on veut, le modèle de diffusion et le modèle de traduction. 

Les deux trajectoires sont bien différentes. Dans le premier modèle, l'idée de départ sort toute casquée de la cuisse de Jupiter. Ensuite, soit que son inventeur génial lui donne une impulsion, soit qu'elle ait été dotée dès le début d'une force automatique et autonome, la voilà qui se diffuse à travers le monde. Mais le monde ne la reçoit pas toujours. Certains groupes, aveuglés par leurs intérêts mesquins ou fermés au progrès technique, jalousent cette idée si belle. Ils la dégradent, la pervertissent, la compromettent. Parfois, ils la mettent à mort. Dans certains cas miraculeux, pourtant, l'idée survit et continue à cheminer, petite flamme fragile qui brille dans les cœurs. Enfin, aidée par quelques individus courageux ouverts au progrès technique, voici qu'elle finit par triompher, au prix de quelques ajustements, couvrant ainsi de honte ceux qui n'avaient pas su ni la reconnaître ni l'accueillir en eux. Tel est le récit héroïque de l'innovation technique, ce récit par lumière et ténèbre dans lequel l'objet d'origine est complet et ne peut que se dégrader ou se maintenir intact - moyennant, bien sûr, quelques détails d'aménagement. Récit religieux bien sûr, récit protestant, récit cathare.

Dans le second modèle, l'idée de départ ne compte guère. C'est un bidule ou un machin, faiblard de toute façon, irréel par principe, mal conçu de naissance, inefficace par constitution. Deuxième différence : le machin de départ n'est pas doué d'une force autonome ni ne se trouve poussé à travers le monde par un inventeur génial. Il n'a pas d'inertie. Troisième différence, qui découle des deux premières : il ne se déplace que s'il intéresse l'un ou l'autre des groupes, groupes dont il est absolument impossible de dire si leurs intérêts sont mesquins ou larges, ouverts au progrès technique ou résolument fermés. Ils sont ce qu'ils sont et veulent ce qu'ils veulent. Point. Comment, dès lors, le bidule peut-il intéresser quiconque? En traduisant, nous le savons, d'une autre façon et dans un autre langage, les intérêts de ces groupes. D'où la quatrième différence : à chaque fois qu'un nouveau groupe s'intéresse au projet, il le transforme un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout. Dans le modèle de la traduction, pas de transport sans transformation - sauf dans le cas miraculeux où tous s'accordent à l'unisson sur un projet. D'où la cinquième et dernière différence : après de nombreux recrutements, déplacements et transformations, le projet, devenu réel, porte alors, peut-être, les caractères de la perfection, de la rentabilité, de beauté et d'efficacité que le modèle de diffusion plaçait au début. Récit catholique. Récit d'incarnation.  

Bruno Latour, Aramis ou l'Amour des Techniques, Éditions La Découverte, 1992, p.103-104.

vendredi 7 décembre 2012

Grande Serre.

Hauvette et associés, 87 Logements Énergie Positive, 2012.

Le palais capitaliste du monde - les marxistes ultratardifs que sont Negri et Hardt l'ont tout récemment de nouveau arpenté sous le nom d'Empire, mais se sont volontairement abstenus de tracer sa frontière extérieure, sans doute pour mieux invoquer la chimère d'une alliance organique entre les oppositionnels de l'extérieur et ceux de l'intérieur - ne constitue pas une structure architecturale cohérente ; ce n'est pas une entité semblable à un immeuble, mais une installation de confort ayant la qualité d'une serre, ou un rhizome composé d'enclaves prétentieuses et de capsules capitonnées qui forment un unique continent artificiel. Sa complexité se développe presque exclusivement à l'horizontale, dès lors qu'il constitue une structure sans hauteur ni profondeur - voilà pourquoi nous n'employons plus à son propos la vieille métaphore de la base et de la superstructure. On ne peut plus non plus parler d'"underground" à propos de la Babel plate - nous sommes arrivés dans un monde sans taupes (1). On ferait en outre, nous l'avons montré, une interprétation erronée en exigeant de lui qu'il saisisse "l'humanité" dans toute son ampleur numérique. La grande structure de confort intégrera encore assez longtemps de nombreux nouveaux citoyens en faisant des habitants de la semi-périphérie des membres à part entière, mais elle repousse aussi d'anciens membres et menace beaucoup, parmi ceux qui sont géographiquement inclus, d'exclusion sociale, c'est-à-dire d'être bannis des situations intérieures privilégiées du contexte de confort. La semi-périphérie se trouve partout où les "sociétés" possèdent encore un large segment de situations traditionnellement agricoles et artisanales - l’occurrence la plus dramatique est la Chine, où le fossé historique entre le régime agro-impérial (qui regroupe encore près de 900 millions de personnes) et le modus vivendi de la société industrielle (qui en intègre déjà plus de 400 millions) se creuse quotidiennement (2). On peut en dire autant des nations semi-modernes comme l'Inde ou la Turquie dans lesquelles des régions urbaines relativement prospères, orientées vers l'Occident et la consommation, coexistent avec des majorités rurales composées de populations pauvres médiévales. (Une des raison parmi d'autres pour lesquelles admettre dans le palais de cristal bruxellois ce pays de semi-périphérie qu'est la Turquie représenterait pour l'Union européenne une aventure incalculable.)

Bien qu'elle soit conçue comme un univers indoors, la grande serre n'a pas besoin d'épiderme fixe - dans cette mesure, le Crystal Palace est lui aussi un symbole dépassé par certains aspects. C'est seulement dans les cas exceptionnels qu'il concrétise ses frontières dans un matériau dur, comme dans le cas de la clôture séparant le Mexique et les États-Unis ou dans celui de ce que l'on appelle la clôture de sécurité entre Israël et la Jordanie occidentale. Ses parois les plus efficaces, l'installation de confort les érige sous forme de discriminations - ce sont des murs composés d'accès à la capacité financière, qui séparent les possédants et les non-possédants, des murs dressés à travers la répartition extrêmement asymétrique des possibilités de vie et des options d'emploi. Sur leur face intérieure, la commune des détenteurs de pouvoir d'achat met en scène son rêve éveillé d'une immunité globale s'ajoutant à un confort d'altitude stable et en augmentation ; sur la face extérieure, les majorités plus ou moins oubliées tentent de survivre au cœur de leurs traditions, illusions et improvisations. On a de bonnes raisons d'affirmer que le concept de l'apartheid, après sont élimination en Afrique du Sud, a été généralisé dans tout l'espace capitaliste après s'être défait de sa formulation raciste et être passé dans un état économico-culturel difficilement compréhensible. Dans cet état, il s'est largement mis à l'abri du risque de devenir un scandale (3). On trouve dans le modus operandi de l'apartheid universel d'une part le fait de rendre invisible la pauvreté dans les zones de prospérité, de l'autre la ségrégation des riches dans les zones d'espoir zéro.

Le fait qu'au début du XXIe siècle, le palais de cristal inclut, selon les calculs les plus optimistes, un petit tiers des spécimens d'homo sapiens, mais en réalité sans doute seulement un quart ou moins, s'explique entre autres par l'impossibilité systémique d'organiser matériellement un intégration de tous les membres du genre humain dans un système de prospérité homogène, dans les conditions actuelles de la technique, de la politique énergétique et de l'économie. La construction sémantique et gratuite de l'humanité comme collectif des détenteurs de droit de l'homme ne peut, pour des motifs structurels indépassables, être transposée sur la construction coûteuse et opérationnelle de l'humanité comme collectif des détenteurs de pouvoir d'achat et de chances de confort. C'est là que se fonde le malaise de la "critique" globalisée qui exporte certes dans le monde entier les critères de condamnation de la misère, mais pas les moyens de la dépasser. Dans ce contexte, on peut caractériser Internet - de même que, avant lui, la télévision - comme un instrument tragique, parce qu'il étaye, en tant que média des communications faciles et globalo-démocratiques, la conclusion illusoire que les biens matériels et exclusifs devraient être tout aussi universalistes.

Il va de soi que l'espace intérieur capitaliste global que l'on appelle généralement l'Occident ou la sphère occidentalisée, dispose lui aussi de structures architecturales élaborées avec plus ou moins d'art : il se dresse au-dessus du sol comme un entrelacs de couloirs de confort construits près de points nodaux vitaux, du point de vue stratégique et culturel, sous forme d'oasis denses de travail et de consommation - normalement c'est sous l'aspect de la grande ville ouverte et de la suburbia uniforme, mais c'est aussi et de plus en plus fréquemment sous celui des maisons de campagne, d'enclaves de vacances, de e-villages et de gated communities. Depuis un demi-siècle, une forme sans précédent de mobilité massive se déverse sur ces couloirs et ces nœuds. Dans la Grande Installation, les discours sur le retour du nomadisme et l'actualité de l'héritage juif (4). De nombreux animateurs, chanteurs et masseurs offrent leurs services d'accompagnateurs de voyage en direction de la vie fluidifiée. Si, aujourd'hui, le tourisme constitue le phénomène de pointe du way of life capitaliste - et représente dans le monde entier, à côté de la branche du pétrole qui permet tout cela, le secteur économique réalisant le plus grand chiffre d'affaires -, c'est précisément parce que la plus grande partie de tous les mouvements liés au voyage peut se dérouler dans l'espace apaisé. Pour partir, on n'a plus besoin de sortir. Les chutes d'avions et les naufrages de navires, où qu'ils se produisent, sont pratiquement toujours des incidents au sein de l'installation et sont par conséquent annoncés comme des informations locales pour utilisateurs de média mondiaux. Les voyages en dehors de la Grande Installation passent en revanche à juste titre pour du tourisme à risque. Ce tourisme-là - l'expérience policière et diplomatique le prouve - transforme les voyageurs des pays occidentaux en complices d'une industrie de l'enlèvement qui se pare de critique de la civilisation.

Nous l'avons dit : du point de vue démographique, l'espace intérieur du monde capitaliste regroupe à peine un tiers d'une humanité qui comptera prochainement sept milliards de personnes, et géographiquement à peine un dixième des surfaces de terre. Il n'est pas nécessaire de se pencher ici sur l'univers marin parce que la totalité des navires de croisière et des yachts habitables ne représente qu'un millionième des surfaces marines. Seule la nouvelle Queen Mary 2, le dernier paquebot de luxe de Cunard, qui a fait son voyage baptismal à New York en janvier 2004, avec 2600 passagers à bord, mérite peut-être une mention spéciale dans la mesure où ce palais de cristal flottant prouve combien le capitalisme post-modernisé manque peu d'énergie pour afficher son propre prestige. Ce grand navire provocateur est la seule œuvre d'art total existante et convaincante du XXIe siècle débutant - avant même le cycle d'opéra en sept journées de Stockhausen, Licht, achevé en 2002 - dans la mesure où il résume l'état des choses avec une énergie symbolique intégrale.

Quand on prononce le mot globalisation, on parle donc d'un continent artificiel dynamisé et animé par le confort sur l'océan de la pauvreté, même si la rhétorique affirmative dominante donne facilement l'impression que par son essence, le système mondial inclut toute chose. C'est le contraire qui est vrai, pour des raisons impératives relevant de l'écologie et de la systémique. L'exclusivité est inhérente au projet de palais de cristal en tant que tel. Toute endosphère "autogâtante", construite sur le luxe stabilisé et la surabondance chronique, est une structure artificielle qui défie les lois de la probabilité. Son existence suppose un extérieur sur lequel on puisse faire peser la charge et que l'on puisse, provisoirement, ignorer plus ou moins - notamment l'atmosphère terrestre que presque tous les acteurs revendiquent comme décharge d'ordures globale. Il est sûr cependant que la réaction des dimensions externalisées ne peut être qu'ajournée, mais pas durablement éliminée. Par conséquent, l'expression "monde globalisé" concerne exclusivement l'installation dynamique qui sert d'enveloppe du "monde de la vie" à la fraction de l'humanité composée par les détenteurs de pouvoir d'achat. À l'intérieur de cette installation, on atteint constamment de nouvelles altitudes d'invraisemblance stabilisée, comme si le jeu gagnant des minorités pratiquant la consommation intensive pouvait se poursuivre à l'infini contre l'entropie.

Ce n'est donc pas un hasard si les débats sur la globalisation sont presque exclusivement menés sous la forme d'un monologue des zones de prospérité ; en règle générale, la majorité des autres régions du monde ne connaît pas le mot et certainement pas la chose, sauf à travers des effets secondaires défavorables. Les dimensions gigantesques de l'installation animent tout de même un certain romantisme du cosmopolitisme - parmi ses médias les plus caractéristiques, on trouve les magazines distribués à bord des grandes lignes aériennes, sans parler ici d'autres produits de la presse masculine internationale. On peut dire que le cosmopolitisme est le provincialisme des gâtés. On a aussi décrit l'état d'esprit des citoyens du monde comme un "parochialisme en voyage". C'est lui qui donne à l'espace intérieur du monde capitaliste sa touche d'ouverture à tout ce que l'on peut obtenir contre de l'argent.

Peter Sloterdijk, traduit de l'allemand par Olivier Mannoni, Le Palais de Cristal, à l'Intérieur du Capitalisme Planétaire, Éditions Pluriel, 2011 (2005), p.276-281. 

Notes

1. Negri et Hardt ont donc à juste titre abandonné la taupe comme animal-totem de l'extrémisme de gauche et proclamé le serpent comme nouveau totem - un symbole choisi avec bonheur pour la gauche gnostisante, qui suit l'échec du rêve des révolutions prolétariennes.`
2. Cf. Wu Chuntao et Chen Guidi, "Untersuchung zur Lage der chinesischen Bauern", Lettre Ulysses-Preis für Reportageliteratur, 2004.
3. Cf. Pablo Gaytan Santiago, Apartheid social en la ciudad de esperanza cero, Interneta/Glocal, Mexico, 2004.
4. Cf. Jacques Attali, L'Homme nomade, Paris, Fayard, 2003.

Merci à M.J.

vendredi 30 novembre 2012

Assign Meaningfulness.

Daniel Rich, Drone, 2011.


Daniel Rich, BT Tower, Birmingham, UK, 2010.


Daniel Rich, Obama's Visit to Bagdad, 2008.


Daniel Rich, Archive/Berlin, 2010.


Algorithms play an increasingly important role in selecting what information is considered most relevant to us, a crucial feature of our participation in public life. Search engines help us navigate massive databases of information, or the entire web. Recommendation algorithms map our preferences against others, suggesting new or forgotten bits of culture for us to encounter. Algorithms manage our interactions on social networking sites, highlighting the news of one friend while excluding another's. Algorithms designed to calculate what is "hot" or "trending" or "most discussed" skim the cream from the seemingly boundless chatter that's on offer. Together, these algorithms not only help us find information, they provide a means to know what there is to know and how to know it, to participate in social and political discourse, and to familiarize ourselves with the publics in which we participate. They are now a key logic governing the flows of information on which we depend, with the "power to enable and assign meaningfulness, managing how information is perceived by users, the 'distribution of the sensible.'" (Langlois 2012)

Algorithms need not be software : in the broadest sense, they are encoded procedures for transforming input data into a desired output, based on specified calculations. The procedures name both a problem and the steps by which it should be solved. Instructions for navigation may be considered an algorithm, or the mathematical formulas required to predict the movement of a celestial body across the sky. "Algorithms do things, and their syntax embodies a command structure to enable this to happen" (Goffey 2008, 17). We might think of computers, then, fundamentally as algorithm machines - designed to store and read data, apply mathematical procedures to it in a controlled fashion, and offer new information as the output. But these are procedures that could conceivably be done by hand - and in fact were (Light 1999).
 
But as we have embraced computational tools as our primary media of expression, and have made not just mathematics but all information digital, we are subjecting human discourse and knowledge to these procedural logics that undergird all computation. And there are specific implications when we use algorithms to select what is most relevant from a corpus of data composed of traces of our activities, preferences, and expressions.

These algorithms, which I'll call public relevance algorithms, are - by the very same mathematical procedures - producing and certifying knowledge. The algorithmic assessment of information, then, represents a particular knowledge logic, one built on specific presumptions about what knowledge is and how one should identify its most relevant components. That we are now turning to algorithms to identify what we need to know is as momentous as having relied on credentialed experts, the scientific method, common sense, or the word of God. 

What we need is an interrogation of algorithms as a key feature of our information ecosystem (Anderson 2011), and of the cultural forms emerging in their shadows (Striphas 2010), with a close attention to where and in what ways the introduction of algorithms into human knowledge practices may have political ramifications. This essay is a conceptual map to do just that. I will highlight six dimensions of public relevance algorithms that have political valence: 

1. Patterns of inclusion : the choices behind what makes it into an index in the first place, what is excluded, and how data is made algorithm ready 
2. Cycles of anticipation : the implications of algorithm providers' attempts to thoroughly know and predict their users, and how the conclusions they draw can matter 
3. The evaluation of relevance : the criteria by which algorithms determine what is relevant, how those criteria are obscured from us, and how they enact political choices about appropriate and legitimate knowledge 
4. The promise of algorithmic objectivity : the way the technical character of the algorithm is positioned as an assurance of impartiality, and how that claim is maintained in the face of controversy
5. Entanglement with practice : how users reshape their practices to suit the algorithms they depend on, and how they can turn algorithms into terrains for political contest, sometimes even to interrogate the politics of the algorithm itself 
6. The production of calculated publics : how the algorithmic presentation of publics back to themselves shape a public's sense of itself, and who is best positioned to benefit from that knowledge. 

Considering how fast these technologies and the uses to which they are put are changing, this list must be taken as provisional, not exhaustive. But as I see it, these are the most important lines of inquiry into understanding algorithms as emerging tools of public knowledge and discourse.

Tarleton Gillepsie, The Relevance of Algorithms, forthcoming, in Media Technologies, ed. Tarleton Gillepsie, Pablo BoczKowski and Kirsten Foot, MIT Press, 2012.

Notes.

Langlois, Ganaele. 2012. Participatory culture and the new governance of communication: The paradox of participatory media in Television and New Media.
Goffey, Andrew. 2008. Algorithm in Software studies : A Lexicon, ed. Matthew Fuller, 15-20. Cambridge, MA : MIT Press. 
Light, Jennifer. 1999. When computers were women in Technology and Culture, 40 (3): 455-483. 
Anderson, C. W. 2011. Deliberative, agonistic, and algorithmic audiences : Journalism's vision of its public in an age of audience in Journal of Communication, 5: 529-547. 
Striphas, Ted. 2009. The Late Age of Print : Everyday Book Culture from Consumerism to Control. New York : Columbia University Press.

vendredi 23 novembre 2012

Reference Manifesto.

Lapo Lani, Andrea Branzi, Ernesto Bartolini, Masterplan Strijp Philipps in Eindhoven (via Europaconcorsi, © Lapo Lani, All Rights Reserved).

Lapo Lani, Andrea Branzi, Ernesto Bartolini, Masterplan Strijp Philipps in Eindhoven (via Europaconcorsi, © Lapo Lani, All Rights Reserved).

Lapo Lani, Andrea Branzi, Ernesto Bartolini, Masterplan Strijp Philipps in Eindhoven (via Europaconcorsi, © Lapo Lani, All Rights Reserved).

Lapo Lani, Andrea Branzi, Ernesto Bartolini, Masterplan Strijp Philipps in Eindhoven (via Europaconcorsi, © Lapo Lani, All Rights Reserved).

Lapo Lani, Andrea Branzi, Ernesto Bartolini, Masterplan Strijp Philipps in Eindhoven (via Europaconcorsi, © Lapo Lani, All Rights Reserved).

Lapo Lani, Andrea Branzi, Ernesto Bartolini, Masterplan Strijp Philipps in Eindhoven (via Europaconcorsi, © Lapo Lani, All Rights Reserved).

"Interdisciplinarity is not the calm of an essay security ; it begins effectively... when the solidarity of old disciplines breaks down - perhaps even violently, via the jolts of fashion - in the interests of a new object and a new language..."




Across a range of disciplines, landscape has become a lens through which the contemporary city is represented and a medium through which it is constructed (ndlr : see images above). These sentiments are evident in the emerging notion of "landscape urbanism".

Today, in the context of global capital, post-Fordist models of flexible production, and informal labor relations, urbanization continues to decrease the density of North American settlement. The architectural objects left in the wake of this process are often absorbed by tourism and culture, offering many buildings an alternative post-industrial narrative as part of leisurely destination environments. Many cities in North America formerly known for their autochthonous architectural culture are presently engaged in rebranding themselves for larger economies of tourism, recreation, and destination entertainment, packaging architectural objects and fragments of the traditional urban fabric as optional excursions into themed environments. The architecture of the city becomes commodified as a cultural product, ironically rendering many cities less and less distinguishable from one another. In place of regional and historical distinctions, many industrial cities have long since lost most of their inhabitants to their decentralized suburban surroundings. In place of traditional, dense urban form, most North Americans spend their time in built environments characterized by decreased density, easy accommodation of the automobile, and public realms characterized by extensive vegetation. In this horizontal field of urbanization, landscape has a newfound relevance, offering a multivalent and manifold medium for the making of urban form, and in particular in the context of complex natural environments, post-industrial sites, and public infrastructures. 

The Landscape Urbanism Reader gathers essays from fourteen authors accross a range of disciplines internationally, to articulate the origins and aspirations of this burgeoning field of cultural production. It, and the "new language" it puts forth, attempt to describe the rapidly changing context for landscape in discussions of the contemporary city. The emerging discourse it documents speaks to the relative inadequecy of the traditional disciplinary, professional, and critical categories to account for the renewed interest in landscape found in the work of many architects, landscape architects, and urbanists over the past several years. This collection assembles a variety of essays looking back to the very recent past and, through the shock of fashion, to the advantage of a new object, a new language.

The formulation of a "reference manifesto" at once proclaims an emergent moment of cultural production and traces its etymology, genealogy, and critical commitments. The phrase produces and interesting double-bind, demanding that this volume describe emergent conditions before they fully clarify themselves while simultaneously documenting their various sources and referents. These dual aspirations place the book in a curious critical position, necessitating new modes of description, new forms of scholarship, new models of discourse. The anthology form this publication adopts, and often undervalued format, affords space for a range of divergent voices while at the same time focusing thoses critical energies on a collective object of study. It presupposes a varied and in some cases incongruous set of contributors, from a spectrum of disciplinary and scholarly backgrounds. Some are established scholars, others emerging voices. All have found the discourse surrounding landscape urbanism to be significant to their own work, and have devoted considerable time and energy to the articulation of its potentials in this collection. The essays collected here, and the projects and propositions they point to, provide clear evidence of landscape's invocation as a medium through which the contemporary city might be apprehended and intervened upon. 

(...)

Taken together, these essays describe the positions, practices and projective potentials of landscape urbanism. Equally, they articulate the expanding international relevance of what can now be understood as the single most significant shift in the design disciplines' descriptions of the city in the past quarter century.

The Landscape Urbanism Reader assembles the fullest account to date of the origins, affinities, aspirations, and applications of this emergent body of knowledge. In so doing, it chronicles the shifting attentions of those disciplines aspiring to describe, delineate, and design the contemporary city. The book records the subtle shifts and sharp shocks of a deep, ongoing, disciplinary break-down, in favor of a new object, a new language.

Notes.

Epigraph. Roland Barthes, "From Work to Text", Image Music Text, trans. Stephen Heath (New York: Hill and Wang, 1977), 155.

Charles Waldheim, editor, A Reference Manifesto in The Landscape Urbanism Reader, Princeton Architectural Press, 2006, p.15-19.   

Merci à M.J.