vendredi 28 septembre 2012

The Connectome.


EPFL, Blue Brain Project, 2012.

Romain Bironneau et al., China Inc., Les Presses de Sciences Po, 2012.

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Quand la bureaucratie russe a enfin réussi à se défaire des traces de la propriété bourgeoise qui entravaient son règne sur l'économie, à développer celle-ci pour son propre usage, et à être reconnue au-dehors parmi les grandes puissances, elle veut jouir calmement de son propre monde, en supprimer cette part d'arbitraire qui s'exerçait sur elle-même : elle dénonce le stalinisme de son origine. Mais une telle dénonciation reste stalinienne, arbitraire, inexpliquée, et sans cesse corrigée, car le mensonge idéologique de son origine ne peut jamais être révélé. Ainsi la bureaucratie ne peut se libéraliser ni culturellement ni politiquement car son existence comme classe dépend de son monopole idéologique qui, dans toute sa lourdeur, est son seul titre de propriété. L'idéologie a certes perdu la passion de son affirmation positive, mais ce qui en subsiste de trivialité indifférente a encore cette fonction répressive d'interdire la moindre concurrence, de tenir captive la totalité de la pensée. La bureaucratie est ainsi liée à une idéologie qui n'est plus crue par personne. Ce qui était terroriste est devenu dérisoire, mais cette dérision même ne peut se maintenir qu'en conservant à l'arrière-plan le terrorisme dont elle voudrait se défaire. Ainsi, au moment même où la bureaucratie veut montrer sa supériorité sur le terrain du capitalisme, elle s'avoue un parent pauvre du capitalisme. De même que son histoire effective est en contradiction avec son droit, et son ignorance grossièrement entretenue en contradiction avec ses prétentions scientifiques, son projet de rivaliser avec la bourgeoisie dans la production d'une abondance marchande est entravée par ce fait qu'une telle abondance porte elle-même son idéologie implicite, et s'assortit normalement d'une liberté indéfiniment étendue de faux choix spectaculaires, pseudo-liberté qui reste inconciliable avec l'idéologie bureaucratique.


Guy Debord, La Société du Spectacle, Editions Gallimard, coll. Folio, 1992 (1967), p.106-107. 


Merci à M.S., G.H. et R.B.

vendredi 21 septembre 2012

Machines Sublimes.

Ryoichi Kurokawa, Rheo : 5 Horizons, 2010.

DIVINATION, ce nom, comment ne pas l'associer aux deux machines sublimes dont je me sers pour travailler? Caméra et magnétophone, emmenez-moi loin de l'intelligence qui complique tout.

Robert Bresson, Notes sur le Cinématographe, Éditions Gallimard, coll. NRF, 1975, p.140.

Merci à G.L.

vendredi 14 septembre 2012

Compte Rendu.

Marcel Proust, À l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs, placard d'épreuves corrigées de 1914.

À ce stade, la meilleure façon de procéder et de se nourrir de cette cinquième source d'incertitude est tout simplement de tenir un journal de tous nos mouvements, y compris de ceux qui concernent la production même du compte rendu. Ce n'est ni pour les beaux yeux de la réflexivité épistémique, ni par une sorte d'indulgence narcissique, mais parce que désormais tout fait partie des données : tout, depuis le premier coup de téléphone à un informateur potentiel, le premier rendez-vous avec le directeur de thèse, les premières corrections qu'un client a apportées à un projet de financement, le premier usage d'un moteur de recherche, la première liste d'éléments à cocher dans un questionnaire. Conformément à la logique de notre intérêt pour les rapports et la comptabilité écrite, il peut être utile d'énumérer les différents carnets qu'il faut tenir à jour - et peu importe désormais qu'ils soient manuels ou numériques (1).

Le premier carnet devra faire office de carnet de bord de l'enquête. C'est la seule façon de documenter les transformations que l'on subit en se déplaçant au cours des terrains. Les rendez-vous, les réactions des autres vis-à-vis de l'enquête, la surprise éprouvée face à l'étrangeté du terrain, etc., tout cela devra être consigné aussi régulièrement que possible. Sans cela, on perdra de vue l'expérience artificielle qui consiste à aller sur le terrain et à se mettre en présence d'une nouvelle situation. Il faut que, même des années plus tard, il soit possible de savoir comment l'étude a été conçue, quelles personnes ont été rencontrées, quelles sources ont été consultées, etc., le tout étant précisément daté.

Il faut consacrer un second carnet à la collecte de l'information, de telle sorte qu'il soit possible de classer toutes les entrées par ordre chronologique tout en les rassemblant dans des catégories destinées à évoluer vers des fichiers et des sous-fichiers de plus en plus raffinés. Il existe aujourd'hui de nombreux logiciels qui satisfont cette exigence contradictoire, mais les anciens comme moi ont énormément appris du travail ennuyeux consistant à reporter des données sur des fiches bristol... Quelle que soit la solution retenue, le passage d'un cadre de référence à l'autre se trouve grandement facilité si les données peuvent rester inaltérées tout en étant susceptibles d'être reclassées de multiples façons. C'est la seule manière de procéder pour qu'elles soient aussi flexibles et articulées que la question qu'il s'agit d'affronter.

Il faut toujours avoir à portée de main un troisième carnet, destiné aux essais d'écriture ad libitum. On ne saurait parvenir à déployer de façon adéquate des imbroglios complexes sans un flot continu d'esquisses et de brouillons. Il serait maladroit de croire que le travail se divise en une première période, au cours de laquelle on se contenterait d'accumuler des données, suivie d'une seconde, au cours de laquelle on commencerait à écrire. La rédaction d'un rapport est une affaire trop risquée pour se plier à une distinction entre l'enquête et la rédaction. Ce qui en sort spontanément du clavier d'ordinateur, ce sont des généralités, des clichés, des définitions à tout faire, des comptes rendus remplaçables, des idéal-types, des explication puissantes, des abstractions, bref, les matériaux qui permettent de rédiger sans le moindre effort les textes de la sociologie du social (2). Pour contrer cette tendance, il faut redoubler d'efforts pour enrayer cette écriture automatique. Il n'est pas plus facile de découvrir le bon compte rendu que de savoir quel est, dans une expérience de laboratoire, le bon protocole. Mais les idées, les paragraphes, les métaphores et les astuces littéraires peuvent surgir de façon inattendue au cours d'une étude ; si on ne leur réserve pas une place ou un débouché, ils seront perdus ou, pire, ils viendront gâcher le dur labeur de l'accumulation des données en mélangeant le métalangage des acteurs et celui de l'observateur. C'est par conséquent une bonne habitude que de réserver un espace séparé aux nombreuses idées susceptibles de nous passer par l'esprit, même si elles ne trouveront un usage que des années plus tard.

Il n'est pas mauvais non plus de tenir soigneusement un quatrième carnet de bord pour consigner les effets que le compte rendu rédigé a produits sur les acteurs sont le monde a été déployé ou unifié. Cette seconde expérience, qui s'ajoute au travail de terrain à proprement parler, est décisive si l'on veut évaluer la façon dont un compte rendu contribue à assembler le social. L'étude peut bien être terminée, mais l'expérience continue : le nouveau compte rendu ajoute son action performative à toutes les autres, ce qui produit aussi des données. Cela ne veut pas dire que ceux qui ont fait l'objet de l'étude ont le droit de censurer ce que l'on a écrit à leur propos, ni que le sociologue s'arroge le privilège formidable d'ignorer ce que ces "informateurs" rétorquent au déploiement des forces invisibles qui les font agir. Cela signifie plutôt qu'une nouvelle négociation s'engage pour décider des ingrédients qui entreront ou non dans la composition du monde commun (3). Dans la mesure où un compte rendu risqué peut ne s'avérer pertinent que beaucoup plus tard, il faut soigneusement conserver les traces qu'il laisse dans son sillage.

Le lecteur sera peut-être déçu de voir que les grandes questions que nous avons étudiées jusqu'à présent sur la formation des groupes, les formes d'existence qui nous font agir, la métaphysique et l'ontologie doivent être abordées à l'aide de ressources aussi prosaïques que des petits carnets qu'il faut avoir sur soi pendant la procédure totalement artificielle du travail de terrain et des enquêtes. Mais il a été averti au préalable : il n'y a pas de raccourci. Après tout, Archimède n'avait besoin que d'un point fixe pour soulever le monde ; Einstein n'équipa ses observateurs que d'une règle et d'un chronomètre, pourquoi aurions-nous besoin d'un équipement plus lourd pour ramper à travers les conduits sombres et étroits tracés par des termites aveugles? Si vous ne souhaitez pas prendre de notes et vous appliquer à les écrire, la sociologie n'est pas pour vous : ce sont les seules façons d'accéder à un peu plus d'objectivité. Si l'on me dit que ces comptes rendus textuels ne sont pas "suffisamment scientifiques", je répliquerai en disant que s'ils n'ont pas l'air scientifiques, parce qu'ils diffèrent des clichés véhiculés par cet adjectif, ils sont susceptibles d'être rigoureux selon la seule définition qui m'intéresse ici : ils s'efforcent d'appréhender avec la plus grande précision possible des objets récalcitrants à travers un dispositif artificiel, même si cette entreprise peut très bien se révéler vaine. Si seulement une fraction de l'énergie dépensée dans les sciences sociales pour commenter nos éminents prédécesseurs était convertie en description de terrain ! Comme nous l'a appris Garfinkel : il s'agit toujours de pratiques "all the way down".

Bruno Latour, Changer de Société, Refaire de la Sociologie, Éditions La Découverte, 2006 (2005), p.194-197.

Notes

1. J'utilise le terme de "carnets" de façon plutôt métaphorique, puisqu'ils peuvent aujourd'hui prendre la forme de fichiers, de films, d'interviews ou de sites web.
2. Voir d'utiles précisions sur ce point dans H.S. BECKER, Les ficelles du métier (2002).
3. Dans le cas de l'expérience menée par la sociologie des sciences, il n'y a qu'à voir le laps de temps qui s'est écoulé entre les premières publications et la "guerre des sciences". Et pourtant, comme je l'ai montré dans le chapitre précédent, toute cette expérience serait passée par pertes et profits si elle n'avait pas été minutieusement consignée.

vendredi 7 septembre 2012

Rêveur Diurne.

 
Danyel Waro, La Mauvaise Réputation,  2011.

Il n'y a pas de problème plus important que celui de la disposition qui entraîne Lawrence, et le détache des "chaines de l'être". Même un psychanalyste hésitera à dire que cette disposition subjective est l'homosexualité, ou plus précisément l'amour caché dont Lawrence fait le ressort de son action dans le splendide poème de dédicace, bien que l'homosexualité soit sans doute comprise dans la disposition. On ne croira pas plus que c'est une disposition à trahir, bien que la trahison en découle peut-être. Il s'agirait plutôt d'un profond désir, d'une tendance à projeter dans les choses, dans la réalité, dans le futur et jusque dans le ciel, une image de soi-même et des autres assez intense pour qu'elle vive sa vie propre : image toujours reprise, rapiécée, et qui ne cesse de grandir en chemin, jusqu'à devenir fabuleuse (1). C'est une machine à fabriquer des géants, ce que Bergson appelait une fonction fabulatrice. 

Lawrence dit qu'il voit à travers la brume, qu'il ne perçoit immédiatement ni les formes ni les couleurs, et ne reconnaît les choses qu'à leur contact immédiat ; qu'il n'est guère homme d'action, qu'il s'intéresse aux Idées plutôt qu'aux fins et à leurs moyens ; qu'il n'a guère d'imagination et n'aime pas les rêves... Et dans ces traits négatifs il y a déjà beaucoup de motifs qui l'apparient aux Arabes. Mais ce qui l'inspire et l'entraîne, c'est d'être un "rêveur diurne", un homme dangereux en vérité, qui ne se définit ni par rapport au réel ou à l'action, ni par rapport à l'imaginaire ou aux rêves, mais seulement par la force avec laquelle il projette dans le réel les images qu'il a su arracher à lui-même et à ses amis arabes (2). L'image correspond-elle à ce qu'ils furent? Ceux qui reprochent à Lawrence de s'être donné une importance qu'il n'eut jamais montrent seulement leur petitesse personnelle, leur aptitude au dénigrement comme leur inaptitude à comprendre un texte. Car Lawrence ne cache pas à quel point le rôle qu'il se donne est local, pris dans un fragile réseau ; il souligne l'insignifiance de beaucoup de ses entreprises, quand il pose des mines qui ne sautent pas et ne se souvient pas de l'endroit où il les a posées. Quant au succès final dont il se vante sans se faire d'illusions, c'est d'avoir amené les partisans arabes à Damas, avant l'arrivée des troupes alliées, dans des conditions très analogues à celles que nous avons vu se reproduire à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, lorsque les résistants s'emparaient des bâtiments officiels d'une ville libérée et avaient même le temps de neutraliser les représentants d'un compromis de la dernière heure (3). Bref, ce n'est pas une misérable mythomanie individuelle qui pousse Lawrence à projeter sur sa route des images grandioses, au-delà d'entreprises souvent modestes. La machine à projection n'est pas séparable du mouvement de la Révolte elle-même : subjective, elle renvoie à la subjectivité du groupe révolutionnaire. Encore faut-il que l'écriture de Lawrence, son style, la reprenne à son compte ou la relaie : la disposition subjective, c'est-à-dire la force de projection d'images, est inséparablement politique, érotique, artiste. Lawrence montre lui-même comment son projet d'écrire s'enchaîne avec le mouvement arabe : manquant de technique littéraire, il a besoin du mécanisme de la révolte et de la prédication pour devenir écrivain (4). 

Gilles Deleuze, Chapitre XIV, La Honte et la Gloire : T.E. Lawrence in Critique et Clinique, Les Éditions de Minuit, coll. Paradoxe, 1993, p.147-148. 

Notes 

1. Cf. comment Jean Genet décrit cette tendance : Un captif amoureux, Gallimard, p.353-355. Les ressemblances de Genet et Lawrence sont nombreuses, et c'est encore d'une disposition subjective que Genet se réclame, quand il se retrouve dans le désert parmi les Palestiniens, pour une autre Révolte. Cf. le commentaire de Félix Guattari, "Genet retrouvé" (Cartographies schizoanalytiques, Galilée, p.272-275). 
2. Chapitres d'introduction: "les rêveurs diurnes, hommes dangereux...". Sur les caractères subjectifs de sa perception, I, 15 II, 21 IV, 48. 
3. CF. X, 119, 120, 121 (la déposition du pseudo-gouvernement du neveu d'Abd-el-Kader). 
4. IX, 99 : "enfin le hasard, avec un humour pervers, en me faisant jouer le rôle d'un homme d'action, m'avait donné une place dans la Révolte arabe, thème épique tout prêt pour un œil et une main directs, m'offrant ainsi une issue vers la littérature..."

vendredi 31 août 2012

Folie & Hauteur.

Jan Garbarek, Ustah Fateh Ali Khan, Deepika Thathaal, Manu Katche, Ustad Shaukat Hussain & Ustad Nazim Ali Khan, Raga 1 in Ragas and Sagas, ECM, 1992.

J’étais guéri de la petite-bourgeoisie. Montherlant m’indiquait le chemin de la montagne où siège la tradition aristocratique. Un certain soir de 1942, devant une certaine page de Service inutile, ma vie d’esprit fut frappée de plein fouet comme par un éclair divin. Il faisait noir, j’étais un enfant des nuits d’Idumée qui dérobait les étincelles. Voleur de feu et, autour de moi, pour que se garde la mémoire du royaume, le chant profond, la mélodie de sa musique, la partition de ses mots. Il ne m’est plus nécessaire d’ouvrir la Lettre d’un Père à son fils. Je me la suis trop souvent récitée pour ne pas la savoir par cœur. Écoutez, garçons, à la recherche de maîtres : "L’essentiel est la hauteur. Elle vous tiendra lieu de tout. En elle, je comprends le détachement, car comment prendre de la hauteur, sans se détacher ? Elle vous serait une patrie suffisante, si vous n’aviez pas l’autre. Elle vous tiendra lieu de patrie, le jour où l’autre vous manquera. Il faut être fou de hauteur, car l’étant, on dégringole encore tant et plus. Que sera-ce donc, si on ne l’est pas ?" Il y avait là un appel à une citoyenneté que le siècle, aujourd’hui, considère comme anachronique et même comme dérisoire. Je me plaçais sous la tutelle de sa séduction et de son exigence. C’était la voix de mon âme d’artiste et de héros. La rigueur, quand elle ne mettait pas hors la loi la générosité, pouvait être un idéal et un ordre. L’idéal des vies droites. L’ordre d’une justice réfractaire à la médiocrité. Quelque chose d’inflexible et de tendre. Un instinct assez noble pour s’affranchir de la règle scolaire - scolaire et sclérosée - des moralistes professionnels. L’armure d’airain du chevalier et son cœur magnanime. Le tout fouetté par le lyrisme protestataire. Je me promettais d’être le fils de ce père, le disciple de cet enseignement ; je faisais le serment de tenir ma promesse.

Pol Vandromme, Bivouacs d'un Hussard, Éditions Table Ronde, 1997.

vendredi 24 août 2012

Service Inutile.

Photographie non attribuée, Gabriele d'Annunzio et Arditis, s.d.
 
LETTRE D'UN PÈRE À SON FILS
(fragments)

Mil neuf cent trente-quatre, 1934.
Écrit en 1932.



***



Les vertus que vous cultiverez par-dessus tout sont le courage, le civisme, la fierté, la droiture, le mépris, le désintéressement, la politesse, la reconnaissance, et, d'une façon générale, tout ce qu'on entend par le mot générosité.

Le courage moral, qui a une si bonne presse, est une vertu facile, surtout pour celui qui ne tient nul compte de l'opinion. Si on ne l'a pas, l'acquérir est une affaire de volonté, c'est-à-dire une affaire facile. Par contre, si on n'a pas le courage physique, l'acquérir est une affaire d'hygiène, qui sort du cadre que je me suis tracé ici.

Civisme et patriotisme ne font qu'un, si le patriotisme mérité son nom. Vous êtes d'un pays où il y a du patriotisme par saccades, et du civisme jamais ; où le civisme est tenu pour ridicule. Je vous dis : "Si vous êtes patriote, soyez-le sérieusement", comme je vous dirais : "Si vous êtes catholique, soyez-le sérieusement". Je ne fais pas grand cas d'un homme qui défend avec vaillance, en temps de guerre, le pays qu'il a affaibli par mille coups d'épingle en temps de paix. N'ayez pas besoin que votre pays soit envahi pour le bien traiter. Conduisez-vous aussi décemment dans la paix que dans la guerre, si vous aimez la paix (1).

La vanité, qui mène le monde, est un sentiment ridicule. L'orgueil, fondé, n'ajoute rien au mérite ; quand j'entends parler d'un "bel orgueil", cela me laisse rêveur. Non fondé, il est lui aussi ridicule. La seule supériorité de l'orgueil sur la vanité, c'est que la vanité attend tout, et l'orgueil rien ; l'orgueil n'a pas besoin de se nourrir, il est d'une sobriété folle. A mi-chemin entre la vanité et l'orgueil, vous choisirez la fierté.

La droiture est ceci et cela, et en outre elle est une bonne affaire. Elle obtient tout ce qu'obtient la rouerie, à moindres frais, à moindres risques, et à moindre temps perdu.

La désintéressement n'a d'autre mérite que de vous tirer du vulgaire, mais il le fait à coup sûr. Toutes les fois que, pouvant prendre, vous ne prendrez pas, vous vous donnerez à vous-même cent et mille fois plus que vous ne vous fussiez donné en prenant. De toutes les occasions dont vous ne voudrez pas profiter, dans le monde invisible vous vous bâtirez une cathédrale de diamant. La France d'aujourd'hui a créé un certain nombre de mots véritablement obscènes, parmi lesquels celui de resquiller. Ne resquillez pas, fût-ce dans le domaine le plus humble, car cela va du petit au grand.

Le mépris fait partie de l'estime. On peut le mépris dans la mesure où on peut l'estime. Les excellentes raisons que nous avons de mépriser. Qui ne méprise pas le mal, ou le bas, pactise avec lui. Et que vaut l'estime de qui ne sait pas mépriser ? J'avais toujours pensé qu'on pouvait fonder quelque chose sur le mépris ; maintenant je sais quoi : la moralité. Ce n'est pas l'orgueil qui méprise ; c'est la vertu. Aussi sera-t-il beaucoup pardonné à celui qui aura beaucoup méprisé. Et encore j'ajoute ceci : qu'il n'y a pas besoin de n'être pas méprisable, pour mépriser.

Il n'y a pas de haine sérieuse, qui ne contienne du mépris. Par exemple, je ne hais pas les Allemands parce que je ne les méprise pas.

Un des signes du déclin de la France est qu'elle ne soit plus capable de mépris.

La politesse, parce que son défaut corrompt tout. Dans le monde d'aujourd'hui, où la politesse sera bientôt plus rare encore que la vertu, nous en viendrons au point où quelques-uns finiront par juger que mauvaise éducation égale mauvaise action. Vous donnerez toujours la politesse le premier, avant de savoir si on vous la donnera, et vous y tiendrez la main surtout à l'égard des petits. Si on ne vous la donne pas, vous romprez avec ces gens-là, quels que soient les intérêts ou les passions qui soient engagés entre vous et eux, et quels que soient leur qualité ou leur mérite. Et vous noterez que l'extrême politesse est aussi nécessaire entre amis qu'entre étrangers : le défaut de politesse, chez l'un des amis, corrompt puis brise une amitié, aussi sûrement qu'un tort plus éclatant. La politesse vous cernera les yeux, car il faut une grande dépense nerveuse. Mais on ne peut s'en passer.

En règle générale, vous vous souviendrez de prévenir toujours les petits, quand il ne prétendent pas, et de vous tenir réservé avec les grands. Gentillesse avec les petits, complaisance avec les moyens, qui-vive avec les grands. Sans oublier qu'il faut autant de charité à l'égard des grands qu'à l'égard des petits.

La reconnaissance est un sentiment contraire à la nature que, si vous n'y prenez une garde sévère, ce sentiment risque fort de vous échapper. Une personne de vie un peu forte se moque bien qu'on lui témoigne de la reconnaissance ou non. Mais ne tablez pas sur tant de vitalité.

Si vous avez ces vertus-là, le reste importe moins. Il importe peu, par exemple, que vous croyiez en Dieu, ou non. Vous pouvez penser là-dessus comme bon vous semblera.

Il importe peu que vous aimiez ou non votre prochain. Mais ne recherchez pas son amour. D'abord, parce que celui qui vous donne son amour vous prend votre liberté. Ensuite, parce que chercher à plaire est la pente la plus glissante pour piquer droit vers le plus bas niveau. Nous avons à prendre aux femmes, crainte de nous limiter en étant trop virils, maint instinct propre à leur sexe. Mais, pour Dieu! pas celui-là.

Il importe peu que vous cédiez ou non au plaisir des sens. Vous entendrez dire que la volupté exclut la spiritualité, exclut la charité, etc. C'est une imposture. Une nature bien pleine et équilibrée arrange tout cela, et s'en arrange. Ce sont des passions qu'il suffit de piloter, voilà tout. "Dieu sait que vous ne pouvez pas vous empêcher de penser aux femmes". (Coran) Mais c'est dans ce domaine-là surtout qu'il vous faudra avoir de la tenue. Prenez garde de rien souffrir des femmes, qui vous cabrerait venant d'un homme. Le bonheur que vous donne un être ne lui créé pas de droits sur vous. Soutenir cette pensée n'est pas toujours facile, et d'autant moins qu'on doit le concilier avec la grande reconnaissance que mérité quiconque nous a donné le plaisir. 

Beaucoup d'actes que la morale commune tient pour innocents condamnent un homme sans recours. Mais le mensonge, le meurtre, le vol, le pillage de guerre ne condamnent pas un homme nécessairement. Il peut les commettre et garder les caractères de la supériorité. La vie de beaucoup d'hommes ne vaut pas plus que la vie d'un goujon. Le vol a souvent des excuses. Le mensonge fait souvent moins de maux que la vérité ; à l'encontre de l'opinion commune, on peut très bien mentir à ceux qu'on aime le plus : vous m'avez menti, je vous ai menti, je vous mentirai encore. Bien entendu, sur tout cela, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas.

Voilà beaucoup de choses indifférentes. C'est que l'essentiel est la hauteur. Elle vous tiendra lieu de tout. En elle je comprends le détachement, car comment prendre de la hauteur, sans se détacher ? Elle vous serait une patrie suffisante, si vous n'aviez pas l'autre. Elle vous tiendra lieu de patrie, le jour où l'autre vous manquera. Il faut être fou de hauteur, car, l'étant, on dégringole encore tant et plus. Que sera-ce donc, si on ne l'est pas!

Je reviens sur la vertu de mépris, puisque, comme je vous l'ai dit, elle est inconnue de nos compatriotes. "Héliogabale ne voulait pas avoir de fils, de peur qu'il ne lui en advînt qui eussent des mœurs honnêtes". (Lampride) Je suis ennuyé de me sentir en désaccord avec un chef d'État, mais, si quelque chose m'avait empêché d'avoir un fils, c'eût été, au contraire, la peur qu'il n'eût pas de mœurs honnêtes. Par "mœurs honnêtes" j'entends surtout cette qualité d'un être, grâce à quoi le mal le dégoûte comme une vulgarité. Nous voyons assez souvent des garçons d'excellents milieux, élèves des grandes écoles ou autres, coincés dans des histoires de stupéfiants, de grues, de gens et de choses interlopes. Il leur a manqué cette qualité, qui eût fait qu'à voir seulement ces gens, et sans que le sens moral intervînt, ils eussent su qu'à leur égard il ne pouvait y avoir qu'une règle de conduite : celle de n'avoir rien de commun avec eux. Il leur a manqué de la répugnance ; il leur a manqué du mépris. Ç'a été pour moi chose déroutante, et gravement triste, que voir de quelles sortes de gens de jeunes officiers français, aux colonies, acceptaient d'être entourés. Je prends pour exemple des officiers, parce que c'est choquer doublement, que choquer sous l'uniforme. Ces gens étaient immondes ; le premier coup d’œil sur eux avait suffi pour me mettre en boule. Or, non seulement ils ne faisaient pas cet effet sur des jeunes hommes qu'on tient pour ce qu'il y a de mieux dans la société française, mais ces jeunes hommes se plaisaient à leur contact. On apprend ensuite l'aventure classique du lieutenant et de l'espionne, ou du lieutenant qui se tue pour une grue. Rien de tel ne serait passé si ces garçons, devant ces femmes, avaient eu cette sorte de frémissement qu'on appelle le mépris. Quand l'un d'eux se fourre dans une sale histoire, avant même de penser de lui : "C'est un serin" - ce qui est toujours le cas - je pense : "C'est un garçon qui n'avait pas de qualité". Si, juré, j'entendais un père répondre à la question "Pourquoi avez-vous tué votre fils ?" - "Parce qu'il était devenu un voyou", il me semble que je voterais l'acquittement. Mais cette disposition n'est pas précisément celle dans laquelle est rendue la justice aujourd'hui. 

On vient de m'apporter des œillets et des roses, que quelqu'un que je n'aime pas m'envoie. J'enlève avec soin leurs armatures, comme si je retirais l'épingle du corps d'un papillon. Cette rose-là, folle de sa longue tige, comme elle sent bon! Sûrement, l'ange Gabriel l'a prise entre ces doigts. Je la respire, en tenant sa corolle dans les deux paumes, comme la plus lourde des coupes, ou comme un oiseau qu'on retiendrait sans le serrer. S'il y a un ver au fond, et que je me l'entre dans la narine, ma foi, à Dieu vat! Ce soir elle n'aura plus de parfum ; j'aurai inhalé son parfum tout entier. Je m'endormirai en la tenant contre ma poitrine, avec sa longue tige, comme un roi, sur son tombeau, son sceptre. Mais c'est surtout à la lumière électrique qu'il faudra la voir. Rien n'égale le feu, la vigueur, l'éclat, la jeunesse toute-puissante des couleurs des œillets et des roses quand on allume brusquement l'électricité au milieu de la nuit. Je vais vous envoyer un tiers de ce panier de fleurs, me gardant le reste pour moi. 



***



Je n'ai jamais compris qu'un homme montrât son foyer, ni ses amies, ni sa façon de travailler, ni sa façon de prier, - en un mot, sa vie. Har'm, disent les musulmans, et cette expression recouvre aussi tout ce qu'ils aiment. Cependant je vous dirai moins : "Soyez secret", que : "Ayez le pouvoir de l'être". Dans la vie morale, ce qui est caché est plus intense, comme dans les vêtements de mauvaise qualité, l'étoffe, sous les revers, conserve une couleur plus vive. Un homme qui ne sait pas garder un secret est jugé. Et souvenez-vous que le difficile n'est pas de dissimuler à neuf êtres, mais de dissimuler aussi au dixième.

Vous aurez à l'égard des animaux une douceur raisonnable, pour tous les motifs qu'on en donne communément, mais surtout parce que vous trouverez souvent chez eux plus de noblesse et plus de raison que chez les hommes. Chaque fois que vous aurez résisté à tuer un animal inutilement, ou à le contrarier inutilement, vous aurez bien fait.

De même à l'égard des objets. Chaque fois que vous aurez résisté à cueillir une fleur, à pisser dans une eau limpide, à casser une branche inutilement, etc., vous aurez bien fait. Quand il n'y aurait pas là de mérite certain (et cela n'est pas sûr), du moins aurez-vous évité un mouvement vulgaire.

Je vous préviens contre la crainte de l'opinion. Malheur à celui qui veut n'être pas calomnié! Un homme qui sait ce qu'il vaut, quand il se voit méconnu, calomnié, de bonne foi ou non, il n'a qu'un sentiment : de la surprise. Ce sont bien d'autres choses qui lui donnent dégoût et haine. Ménagez-vous quelques périodes de déconsidération ; alternez-les avec les périodes où vous serez considéré. Quand vous vous serez aperçu qu'elles ont exactement le même goût, vous aurez fait un bon pas vers une vue saine des choses. Et puis, quand on ne pense pas de bien de vous, c'est alors qu'on a du mérité à être vertueux. Il n'y a guère de mérite à l'être quand on est encensé ; on prend insensiblement les vertus qu'on vous prête.

Là-dessus vous me dites : "Comment concilier le point d'honneur, qui semble sous-entendre l'importance donnée à l'opinion, avec ce dernier dédain de l'opinion ?" Eh mon cher, cela fait partie de votre gymnastique. Vous ne voudriez pas que je vous donne tout mâché.

Je vous préviens contre l'ambition. Il est bon que je le fasse de bonne heure, car c'est une passion qui fait partie de la stupidité du jeune âge. Ce n'est pas avant vingt-huit ans, que j'ai découvert que l'ambition était une passion bourgeoise. Bien entendu, vous pouvez vous amuser à ce sentiment-là, comme à n'importe quel autre, en manière de passe-temps.

Je vous préviens contre l'excès d'endurcissement. Je vous préviens contre l'excès de volonté. Prenez garde! Une part immense de l'énergie que dépensent les hommes est dépensée pour rien. Ne vous donnez qu'à bon escient. Et cela vous sera plus facile, si vous vous souvenez qu'une personne comme vous ne tient pas trop à ce qu'elle fait. Qui dit âpreté, dit roture (d'âme, s'entend).

Il n'est guère de souffrance dont vous ne puissiez émousser la pointe, en imaginant combien elle pourrait être pire. La conscience de ses ennuis est éliminée rapidement, chez un homme qui a une bonne circulation. Je vous préviens néanmoins, pour mémoire, contre la souffrance inutile (tout ce que je vais vous en dire est dit de la souffrance morale). Le bonheur est un état bien plus noble et bien plus raffiné que la souffrance : quand l'humanité avait une cervelle saine, les dieux qu'elle créa, elle les fit heureux. Ce n'est pas dans les abîmes de la douleur que j'ai vu quoi que ce soit : on y est encerclé d'un mur stupide. C'est des sommets de la félicité que j'ai vu ce que j'avais à voir. De là que les hommes conquièrent rarement le bonheur : il n'en sont pas assez dignes. L'ayant manqué, ils le calomnient. Si la nature voulait quelque chose, ce ne serait pas la souffrance qu'elle voudrait ; il n'est que de voir comme les gens qui souffrent deviennent méchants, deviennent laids, perdent leurs moyens, etc. Chaque fois que vous entendrez parler de la primauté de la souffrance, vous pourrez parier que vous avez affaire à un esprit primaire : la souffrance est le petit luxe des personnes de médiocre qualité. C'est à qui voudra faire croire qu'il est le plus malheureux et le plus inquiet, comme ces petites filles que j'entendais causer un jour : "Tu sais, je pleure fort". - "Moi, je pleure plus fort que toi. Si je pleure, tout le monde m'entend de la rue". Les hommes presque tous en sont là : ils veulent que ça s'entende de la rue. La plupart des souffrances morales sont des souffrances qu'ils se créent de toutes pièces, sans raison ; non seulement elles ne sont pas fondées, elles sont encore inutiles. Ah! la souffrance physique est autrement plus respectable. Prenez donc de la souffrance morale tout juste ce qui en est nécessaire pour la richesse et la diversité de votre vie intérieure, mais soyez heureux, en restant propre ; il faut se sentir à l'aise dans la nature. Et, quand vous serez heureux, sachez que vous l'êtes, et n'ayez pas honte de confesser un état si digne d'estime.

Quand vous serez devenu ce rare exemplaire humain, qui seul me justifiera de vous avoir fait, alors sans doute le temps sera venu que vous vous fassiez tuer, pour les démêlés d'une civilisation dont vous ne vous sentirez pas solidaire.

N'était vous, du passé et de l'avenir, ce serait encore l'avenir qui m'intéresserait le moins. Mais en naissant vous avez créé pour moi l'avenir ; vous m'en avez fait le prisonnier. Il est dans l'ordre de la nature qu'un jour de cet avenir vous vous retourniez contre moi. A l'époque où je finirai ma vie, il sera entendu pour vous que j'ai été surfait, et qu'en réalité j'étais un imbécile. Ce sont des étrangers qui fleuriront ma tombe, non vous. Ne vous inquiétez pas trop, par la suite, de ce prétendu "vilain sentiment". Je ne m'en serai pas inquiété trop moi-même. Il m'est profondément indifférent que vous m'aimiez ou non, et je rougirais d'en avoir le désir ; votre sympathie serait tout juste ce qu'il faut. Je tiens beaucoup à vous : ce sentiment-là me contente. J'aime la citronnade. Je n'ai pas besoin que la citronnade m'aime.

Un jour, donc, vous me direz peut-être que les conseils que je vous ai donnés ne sont pas adaptés à un homme moderne. A coup sûr : les vertus que je demande de vous sont les plus nuisibles à qui veut "réussir" (toujours ces mots obscènes) dans le monde moderne. Mais je ne vous ai pas fait pour que vous fussiez un homme de tel ou tel monde, mais un homme tout court.

A quoi vous me direz peut-être que ce n'est pas cela qui vous donnera du pain, si, comme on peut le craindre de l'incertitude des temps, vous avez un jour le malheur de devoir gagner votre pain. ("Le malheur" : car, vous le savez, je méprise et je hais le travail. La religion des chrétiens a bien vu, qui a fait de lui la grande Punition ; qui voulut, au Moyen Age, que l'homme parfaitement spirituel vécût d'aumônes, plutôt que travailler). A quoi je vous répondrai que vous trouverez toujours des façons de gagner votre pain ; ce ne sont pas les conseils là-dessus qui vous manqueront, ni les exemples : les gens n'ont que cela en tête. Mais moi je vous aurai donné les moyens de manger et de boire à l'idée que vous vous ferez de vous-même. Et cela peut vous tenir lieu d'une partie de votre pain. 

Je suis distrait de ce que j'allais vous écrire par un charmant lévrier qui passe devant le jardin. La peau de ses tendons de derrière est toute rose, et translucide. Songer qu'il emporte partout avec lui ces deux pierreries immarcescibles! 

On entend des ruisseaux, des chiens et des abeilles. Tout cela pénètre ce que je vous écris. Mais je m'exprime mal : cela ne peut le pénétrer, puisque c'est la même chose que lui.

Un jour vous me direz peut-être que les hommes ne méritent ni cette complaisance, ni ces sacrifices, ni cette générosité, ni seulement la justice. Cela est bien probable. Mais ce n'est pas pour eux que vous aurez eu ces vertus, c'est pour vous. Vous me direz qu'il n'est pas de cause qui vaille que l'on meure pour elle. Cela est bien probable. "Quoi donc! est-ce qu'on souffre, est-ce qu'on meurt, pour une cause à laquelle on ne croit qu'à demi!" Mais ce n'est pas pour cette cause que l'on souffre et que l'on meurt. C'est pour l'idée que cette souffrance et cette mort vous donnent de vous-même. Il faut être absurde, mon ami, mais il ne faut pas être dupe. Pas de pitié pour les dupes.

Avec tout cela, vous aurez votre approbation, et la mienne. Elles vous suffiront. Car, de même que vous n'attendez pas de vos vertus qu'elles servent à quelque chose, de même, et plus fortement encore, vous n'attendrez pas qu'il vous en soit tenu compte. Au contraire, je vous dirai ce que les stoïciens disaient au sage : vous serez le sacrifié en tout. De chacun de vos actes "bien" vous serez puni automatiquement. Celui qui est brave est tué, celui qui veut la justice est traité de tiède, celui qui épouse par point d'honneur ruine sa vie. La libéralité appauvrit, la clémence enhardit les méchants, la franchise leur donne des armes, la constance d'âme empêche qu'on prenne vos peines au sérieux, la maîtrise de soi passe pour manque de sang, la raison pour lâcheté, la modestie pour incapacité, le pardon pour un aveu de ses torts. Et il est très difficile d'en vouloir aux hommes d'être mauvais, quand on voit que la recette infaillible pour être heureux et estimé, c'est d'étouffer systématiquement tous les mouvements de sa conscience et de son cœur. Des divers moyens que vous avez aujourd'hui de vous faire haïr de vos compatriotes, le plus sûr est d'avoir des sentiments élevés. Tout ce que vous ferez en leur faveur, ils le retourneront contre vous. Il ne vous haïront pas, tant qu'ils prêteront à vos actes les seuls motifs qui les feraient agir eux-mêmes, c'est-à-dire des motifs grossiers ; ils vous haïront dès qu'ils leur soupçonneront d'autres motifs. Ils vous préféreraient leur tourmenteur que leur bienfaiteur, pourvu que, leur tourmenteur, ils vous sentissent à leur niveau ; vous trouverez dans la société qui vous entoure une universelle complaisance, fors à l'égard de ce qui est différent. Ils vous railleront et vous dénigreront, et à ce signe vous reconnaîtrez que vous êtes dans la bonne voie. Au point qu'on vous conseille de glisser de-ci de-là, systématiquement, quelque chose qui attire la raillerie, afin d'être bien sûr qu'ils vous raillent, tant ce signe-là est certain. D'ailleurs il y a toujours plaisir à fournir des armes à ses ennemis ; vous y prendrez vite un goût dont bientôt vous ne pourrez plus vous passer. Ce n'est pas qu'il soit nécessaire d'être haï. Mais, le monde étant ce qu'il est, comment un honnête homme ne serait-il pas fier de lui inspirer ce sentiment-là ?

Saurez-vous soutenir cet état d'infériorité où je tends à vous mettre dans le jeu social ? Mon pauvre petit, vous manquez de convoitise, vous manquez de violence, vous manquez d'impudence : comment rattraperez-vous cela ? Il me semble voir la malice du monde, comme le font les oiseaux sur ces branches, en se posant sur vous vous faire plier. Votre douceur me donne de la crainte. Depuis seize ans que vous êtes sur cette terre, vous êtes mon étonnement : je n'ai jamais rien eu à vous reprocher, qui marquât assez pour me laisser une trace, - et le respect que je vous en porte est digne de ce que vous m'avez donné là. Tel que vous vous montrez à moi, je vous vois dénué de toute âpreté, de tout détour, de toute affectation. On dirait qu'une sorte d'enduit isolant vous rend insensible, sans effort de votre part, à tout ce qui est vil. Et les jours passent, apportant à poignées les raisons de vous corrompre, cependant sans vous corrompre ; et je vous regarde, comme on regarde un être bien né, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus rare au monde, mais aussi qui suffit à le justifier, et tremblant sans cesse que l'idée que j'ai de vous ne se fêle imperceptiblement, parce que vous auriez fait un faux pas. Avec tout cela, il arrive que les étrangers se plaignent de vous. Serait-ce donc que vous me favorisez ? Je n'ai jamais cherché à pénétrer vos sentiments à mon égard ; je vous l'ai dit, ils m'importent peu. Mais je voudrais être sûr que loin de moi vous gardez assez de rigueur pour vous opposer, non seulement à ce qui est mauvais, mais encore à ce qui n'est pas fait pour vous. Cette honnêteté et cette modestie que vous portez avec vous, comme le lévrier ses deux pierreries merveilleuses, vont être plus que jamais menacées. Et par le monde, et par vous-même : car vous allez entrer dans cet "âge ingrat" de la vie, qui va de la dix-huitième à la vingt-huitième année environ, où il faut être bête presque nécessairement (et c'est pas bêtise, bien souvent, qu'on trouve de l'attrait aux vulgarités du mal). Vous êtes dans une périssoire, qui est votre nouveauté, au-dessus d'un océan d'ordure, qui est le monde ; c'est un miracle si vous ne chavirez pas. Et il me faudrait alors mépriser ce à quoi j'ai donné la vie! Devenir l'égal de ces malheureux inconscients que sont la plupart des pères et des mères! Mon petit garçon! Mais je m'arrête, car je sens que je me trouble quand je songe trop à ce que vous êtes pour moi. Et j'ai mieux à faire avec vous, que vous aimer.

Henry de Montherlant, Lettre d'un Père à son Fils in Service Inutile, Éditions Gallimard, coll. Folio Essais, 1934 (1963), p.203-216

Notes

1. Un combattant français de ma connaissance resta douze ans sans réclamer de pension pour une blessure de guerre. Il ne voulait pas traire, fût-ce de quelques gouttes, la vache à lait "État", quand il pouvait s'en passer.

Le jour qu'une aggravation inopinée de cette blessure le força à des soins assez coûteux, il se décida à demander une pension, qu'il obtint.

Trois ans après, les finances de l'État se trouvèrent dans une situation difficile. Étonné de voir ses camarades de guerre, qui n'avaient pas marchandé leur sang sur le champ de bataille, se refuser à lâcher une miette des libéralités que leur faisait l'État, et même en réclamer âprement de nouvelles, l'ancien combattant dont je parle fit don de sa pension à l'État.

Cet acte ne fut approuvé par personne. Tous disaient : "Si vous répugniez à profiter de votre pension, pourquoi n'en pas faire un usage charitable ?" Personne ne comprenait que ce n'était pas un acte de charité, mais un acte de civisme, qu'avait voulu faire le combattant.

Un détail joli, au passage. L'ancien combattant était en relations personnelles avec celui qui à ce moment tenait en main les destinées du pays. Quand il renonça à sa pension, il lui écrivit qu'il le faisait un peu à cause de lui, et c'était vrai, car ce gouvernant était digne d'être aidé. Il écrivit aussi au ministre des Pensions, demandant que, sa pension exceptée, ses autres droits de blessé de guerre fussent maintenus, et demandant qu'on le lui confirmât.

Ni l'une ni l'autre de ces lettres ne reçut de réponse.

L'ancien combattant nous a dit savoir très bien, lorsqu'il renonçait à sa pension - ce qui ne pouvait lui être indifférent tout à fait, car il était sans fortune, - que la somme abandonnée serait pratiquement perdue, sans profit aucun pour l'État. "Mais, ajoutait-il, rien que pour n'avoir pas été remercié, ça valait la peine de le faire".

Un exemple assez typique de "service inutile".

vendredi 17 août 2012

Liberté Interstitielle.

Photographie non attribuée, John Von Neumann at the Inauguration of the IAS 1952, 1952.

CORRESPONDANCE AVEC UN CYBERNÉTICIEN

Abraham A. MOLES - à en juger sur l'en-tête de son papier : docteur ès-lettres (Phil.), docteur ès-sciences (Phys.), ingénieur, professeur assistant (Université de Strasbourg), professeur à l'E.O.S.T - a adressé, le 16 décembre 1963, cette Lettre ouverte au Groupe Situationniste

Monsieur,

J'ai appris l'existence du Groupe Situationniste par l'intermédiaire de mon ami et collègue Henri Lefebvre. La signification que j'ai attribué au terme "situationniste" vient donc, en grande partie, de ce qu'il m'en a dit et de la lecture d'un certain nombre de vos bulletins, auxquels je vous prierai de m'abonner.

L'interprétation que j'adopte du mot "situation" est ici purement personnelle et peut-être en désaccord avec la vôtre. Il me paraît que, devant le drame personnel de l'aliénation technologique que nous percevons chacun pour notre compte, devant la consommation effrénée de l’œuvre d'art qui détruit la signification même du terme, devant un certain nombre de concepts, tels que le bonheur anesthésique ou la péremption incorporée chère à Vance Packard, des individus puissent se demander où peut se situer l'originalité créatrice dans une société frigidarisée, assortie ou non d'une mystique de l'aspirateur, selon monsieur Goldman. La liberté interstitielle se ramène peu à peu à zéro, au fur et à mesure que les cybernéticiens technocratiques - dont je fais partie - mettent progressivement en fiches les trois milliards d'insectes.

La vie quotidienne est une suite de situations ; ces situations appartiennent à un répertoire fortement limité. Peut-on étendre ce répertoire, peut-on trouver de nouvelles situations? Il me semble que c'est ici que le mot "situationniste" prend un sens. Une situation me paraît un système de perceptions lié à un système de réaction à courte échéance. J'aimerais certes, avoir dans vos publications une étude sur ce que vous appelez "situation" : un individu qui, pour une quelconque raison, marche au plafond plutôt que par terre, est-il dans une situation nouvelle? Un danseur de corde est-il dans une situation rare?

Il me semble que deux caractères permettent d'apprécier ce concept. Il y a d'abord la nouveauté d'une situation donnée par rapport à l'ensemble de celles que nous connaissons. Pour un voyageur, une langue étrangère apporte un grand nombre de situations nouvelles et il y a là, visiblement, une grandeur métrique : la "quantité d'étrangeté" qu'il perçoit dans le monde extérieur. Nous vivons couramment des situations légèrement nouvelles pour lesquelles nous devons créer un comportement. Ce terme a ici un simple caractère statistique ; ce qui vaut pour X ne vaut pas pour Y, mais il peut y avoir un "situationnisme marginal" dans lequel les individus recherchent systématiquement des perceptions ou des comportements "slightly queer".

Une source importante de situations nouvelles proviendra de l'assemblage extraordinaire d'un grand nombre de microsituations ordinaires ; c'est ce qui fait la valeur de la technique rédactionnelle de Graham Greene, assemblant, dans une séquence ramassée un grand nombre d'actes banaux qui se trouvent être extraordinaires par leur assemblage. Chacune des positions élémentaires, correctement, rationnellement ou conventionnellement liées au monde extérieur, paraîtrait parfaitement normale : des milliers de bourgeois s'y trouvent à chaque instant ; l'ensemble particulier de situations est, lui, extraordinaire car il n'est pas "coutumier" qu'elles se succèdent dans cet ordre (Ministry of Fear, Stambul Train, The third Man). Je vous signale que les théoriciens de l'Information sont capables (en pure théorie) de mesurer la quantité de nouveauté qu'apporte un tel système.

Il y a, par ailleurs, des situations intrinsèquement rares ; par exemple, l'homosexualité est statistiquement moins fréquente que la sexualité puérile et honnête ; la partie d'amour a trois partenaires l'est moins que la copulation légale. Tuer un homme - ou une femme - est une situation rare et, par là, d'autant plus intéressante : la quantité attachée à la situation, mesurée par une certaine excursion en dehors du champ de liberté sociale, est plus grande qu'une suite de petites infractions aux règlements de la circulation (voyez Dostoïevski, car je pense que la littérature policière n'apporte, dans ce domaine, qu'une statistique situationnelle (!), fictive par-dessus le marché). C'est ici que notre liberté interstitielle se réduira bientôt à zéro, à partir du moment où la technologie nous apportera le contrôle de tous par tous, la matrice des actes élémentaires et la machine à inventorier le contenu des pensées de chacun à chaque instant.

Sortir beaucoup des normes, rarement, ou en sortir très peu, très souvent. Sur ce point, nous voyons donc apparaître deux "dimensions" des situations : leur nouveauté intrinsèque ou la rareté de leur assemblage.

La société contrôle de plus en plus la première avec les armes conjuguées de la morale sociale, des fichiers et des mises en carte, des ordonnances médicales chez le pharmacien, etc. Elle contrôle encore assez mal la seconde et il me semble que l'on peut encore vivre une vie "originale" au sens situationniste, par un pattern nouveau de petites déviations banales. Les surréalistes, dans leur vie quotidienne, l'avaient déjà pressenti bien qu'ils eussent découvert que le pire ennemi du Surréalisme pouvait être la fatigue physique ou l'épuisement des réserves de courage intellectuel.

Mais il me semble, qu'à moins d'incohérence vis-à-vis de notre propre acceptation de l'automobile, du réfrigérateur et du téléphone, c'est-à-dire de la civilisation technologique où nous vivons, c'est dans l'axe de la technologie que nous devons rechercher des situations nouvelles et je me demande dans quelle mesure votre mouvement l'accepte. Il me paraît extrêmement facile de définir des situations basées sur un changement technique, dont les conditions physiques sont déjà réalisées, ou réalisables, ou raisonnablement concevables. Par exemple, vivre sans pesanteur, habiter sous l'eau, marcher au plafond, d'une façon générale vivre dans des milieux étranges sont des situations qui nous sont fournies par la technique, au sens classique du mot.

On peut penser que la technique est loin de notre vie quotidienne. Je crois pourtant que ce serait méconnaître que le ménage possédant une cuisinière à thermostat vit une situation nouvelle. Il est évident, d'après ces exemples, que c'est le retentissement psychologique d'une situation qui fait sa valeur pour une philosophie situationniste.

Ici, une politique se dessine : demander aux sociologues où sont les ressorts sociaux du conventionalisme. Parmi les plus évidents, il y a la sexualité qui est certes susceptibles d'apporter un grand nombre de situations nouvelles. La fabrication, biologiquement concevable, de femmes à deux paires de seins est, sans aucun doute, une proposition de la biologie à la tradition. L'invention, à côté des deux sexes conventionnels d'un, deux, trois, n sexes différents, propose une combinatoire sexuelle qui suit le théorème des permutations et suggère un nombre rapidement immense de situations amoureuses (factorielle n).

Une autre source de variations, donc de situations, pourrait reposer sur l'exploitation de nos sens. Les arts "olfactifs" n'ont, par exemple, été développés que dans des notations exclusivement et fortement sexualisées, et plutôt comme instrument de lutte entre les sexes, mais jamais comme un art abstrait. Dans le domaine artistique, un très grand nombre d'autres situations résulteront prochainement des capacités techniques et si les metteurs en scène américains ne savent que faire du cinérama, et à plus forte raison du Circlorama, peut-être est-il légitime d'espérer là une source d'arts nouveaux. Le rêve de l'Art Total est conditionné par la pauvreté de l'imaginaire artistique.

Qu'adviendrait-il d'une société comportant des couches sociales basées sur la "Méritocratie" où celles-ci seraient inscrites dans les lois de l'État? C'est certainement la fonction de la fiction sociologique que de le préfigurer. En fait, la vie quotidienne, telle que nous la connaissons, est susceptible, par des écarts qui peuvent paraître négligeables, de proposer des situations infiniment nouvelles. Je pense, par exemple, au grand clivage des hommes et des femmes basé sur une catégorisation à priori aléatoire mais définitive. Il n'est plus du tout inconcevable que les êtres changent de sexe au cours de leur vie, et les situations nouvelles, d'abord à caractère social, sont ici parfaitement concevables. Il me semble que ce serait l'un des rôles de l'Internationale Situationniste que de les explorer. Si l'on suppose simplement que les vecteurs d'attraction hommes pour femmes, femmes pour hommes deviennent symétriques au lieu de la dissymétrie temporelle qui est la règle actuelle, on peut penser que 90% du Théâtre, du Cinéma, de la Littérature et de l'Art figuratif doivent être remplacés.

On pourrait continuer indéfiniment cette énumération, mais il me semble, en bref, que la recherche de situations nouvelles qui me paraît, si je comprends bien, l'un des objets que pourrait se poser le Situationnisme, soit relativement facile et doive être liée, entre autres, à une étude de ce qu'apportent les techniques biologiques, que des tabous variés laissent pratiquement intactes.

En résumé :

1° Mon intérêt pour votre mouvement vient de l'idée de base de rechercher, dans une société contrainte au bonheur technologique, des situations nouvelles.

2° Il me semble que le terme de "situation" devrait être mieux défini ou redéfini dans votre perspective propre et qu'un rapport doctrinal de votre part à ce terme serait nécessaire. En particulier, la mesure de la valeur de nouveauté d'une situation me paraît un critère indispensable.

3° Il n'est pas difficile de trouver un grand nombre de situations nouvelles - j'en énumère ci-dessus une douzaine -, mais on peut pousser le raisonnement plus loin. Celles-ci peuvent être issues :

a) de la transgression des tabous qui, à l'intérieur du champ de liberté légale, viennent encore restreindre notre liberté pratique, en particulier dans le domaine sexuel et biologique ;
b) du "crime" au sens de la Sociologie de Durkheim ;
c) de nombreuses déviations étranges mais de faible ampleur auteur de la norme ;
d) enfin, de la technologie, c'est-à-dire du pouvoir de l'homme sur les lois de la nature.

Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes meilleurs sentiments. 

Abraham A. Moles, Correspondance avec un Cybernéticien in Internationale Situationniste, n°9, août 1964, repris in Internationale Situationniste, Librairie Arthème Fayard, 1997, p.408-411. 

Voir également ici.