jeudi 14 juillet 2011

Environs Compris.

Gerhard Richter, Seestücke (Foto-Collagen), Atlas Sheet: 184, 1969.

Bardadrac. Par ce vocable de sa façon, Jacqueline désignait un sac aussi vaste qu'informe, qu'elle traînait partout, au-dedans comme au-dehors, et qui contenait trop de choses pour qu'elle pût jamais y en trouver une seule. Mais la certitude trompeuse qu'elle y était la rassurait et le mot s'appliquait par métonymie à son improbable contenu, par métaphore à toute espèce de désordre, et par extension à l'univers entier, environs compris. Il faisait tache d'huile, en extension, en compréhension, en usage et en mention. Il devait rester dans l'idiome de la famille, et même un peu du village. Je souhaite qu'il s'étende au-delà.

Gérard Genette, Bardadrac, Éditions du Seuil, 2006, p.25.

mercredi 13 juillet 2011

Genetic Metropolis.

Henri Cartier-Bresson, Ahmedabad, Gujerat, India, 1966.

Current society more and more ressembles the great textile-based civilizations of the past (or present) like that of the Indians - societies which represent themselves in a continuous network, a flexible and transparent fabric able to resist the knocks and tears of the internal transitions and collision with the new.

Indian civilization is based on textiles, and is therefore an anti-architectural, anti-mechanical, anti-logical, and anti-constructive one capable of understanding interweaving processes as a cosmic philosophy wherein each person's life continues beyond death, within the warp and weft of other lives. Mahatma Gandhi began his revolution by returning to the primordial act of spinning cotton as the base of a radical re-foundation of society. Thus, by skipping all the processes of modernization connected to the strong energies of mechanics, India landed autonomously in the world of web via a religious path, becoming in a very short time the world's third largest producer of software, behind only the United States and Japan.

The backdrop of Indian society, with its codes of metropolitan identity still linked with the presence of textile colors and patterns, coincides, much more than does architecture, with the mobile system of bodies in a bio-technological environment.

Speaking, then, of a genetic metropolis, we mean a theoretical model of a land where the vital and entrepreneurial energies coincide with the form of the city itself, through a constructive, reversible, and traversable apparatus. A model that corresponds to an asset that is not necessarily chaotic, but rather to an elastic system that changes with time and the needs of relations. This type of bio-technological environment is closer to the management of agricultural systems, linked to seasonal cycles, weather, and the reversibility of crops more than to the paradigms of the urban government, which act through traditional architecture. 

The genetic metropolis therefore ressembles a high-tech favela more than the great American cities. It is more similar to ancient Dharavi in the center (not the periphery) of Mumbai - where for three centuries 500 000 people have lived in a unified, fluid system of thatched huts - than to the historical European city centers, which are rigid, fragile, and untouchable. The architectural links we have spoken of correspond to the idea of a constructive, reversible, and traversable system, perennially incomplete and imperfect, but adapted to contain a space made up of networks, services, and relations, thus always open to transformation over time.

Andrea Branzi, Weak and Diffuse Modernity, The World of Projects at the Beginning of the 21st Century, Skira, 2006, p.25-27.

Voir également ici.

mardi 12 juillet 2011

Lyrisme Frugal.

Marc Garanger, Portrait de Chérid Barkaoun, 1960.

Ce n'est point un livre d'histoire. Le choix qu'on y trouvera n'a pas eu de règle plus importante que mon goût, mon plaisir, le rire, la surprise, un certain effroi ou quelque autre sentiment, dont j'aurais du mal peut-être à justifier l'intensité maintenant qu'est passé le premier moment de la découverte.

C'est une anthologie d'existences. Des vies de quelques lignes ou de quelques pages, des malheurs et des aventures sans nombre, ramassés en une poignée de mots. Vies brèves, rencontrées au hasard des livres et des documents. Des exempla, mais - à la différence de ceux que les sages recueillaient au cours de leurs lectures - ce sont des exemples qui portent moins de leçons à méditer que de brefs effets dont la force s'éteint presque aussitôt. Le terme de "nouvelle" me conviendrait assez pour les designer, par la double référence qu'il indique: à la rapidité du récit et à la réalité des évènements rapportés; car tel est dans ces textes le resserrement des choses dites qu'on ne sait pas si l'intensité qui les traverse tient plus à l'éclat des mots ou à la violence des faits qui se bousculent en eux. Des vies singulières, devenues, par je ne sais quel hasards, d'étranges poèmes, voilà ce que j'ai voulu rassembler en une sorte d'herbier.

L'idée m'en est venue un jour, je crois bien, où je lisais à la Bibliothèque nationale un registre d'internement rédigé au tout début du XVIIIe siècle. Il me semble même qu'elle m'est venue de la lecture que j'ai faite des deux notices que voici:

Mathurin Milan, mis à l'hôpital de Charenton le 31 août 1707: "Sa folie a toujours été de se cacher à sa famille, de mener à la campagne une vie obscure, d'avoir des procès, de prêter à usure et à fonds perdu, de promener son pauvre esprit dans des routes inconnues, et de se croire capable des plus grands emplois".

Jean Antoine Touzard, mis au château de Bicêtre le 21 avril 1701: "Récollet apostat, séditieux, capable des plus grands crimes, sodomite, athée si l'on peut l'être; c'est un véritable monstre d'abomination qu'il y aurait moins d'inconvénient d'étouffer que de laisser libre". 

Je serais embarrassé de dire ce qu'au juste j'ai éprouvé lorsque j'ai lu ces fragments et bien d'autres qui leur étaient semblables. Sans doute l'une de ces impressions dont on dit qu'elles sont "physiques" comme s'il pouvait y en avoir d'autres. Et j'avoue que ces "nouvelles", surgissant soudain à travers deux siècles et demi de silence, ont secoué en moi plus de fibres que ce qu'on appelle d'ordinaire la littérature, sans que je puisse dire aujourd'hui encore si m'a ému davantage la beauté de ce style classique, drapé en quelques phrases autour de personnages sans doute misérables, ou les excès, le mélange d'obstination sombre et de scélératesse de ces vies dont on sent, sous des mots lisses comme la pierre, la déroute et l'acharnement.

Il y a longtemps, pour un livre, j'ai utilisé de pareils documents. Si je l'ai fait alors, c'est sans doute à cause de cette vibration que j'éprouve aujourd'hui encore lorsqu'il m'arrive de rencontrer ces vies infimes devenues cendres dans les quelques phrases qui les ont abattues. Le rêve aurait été de restituer leur intensité dans une analyse. Faute de talent nécessaire, j'ai donc longtemps remâché la seule analyse; pris les textes dans leur sécheresse; cherché quelle avait été leur raison d'être, à quelles institutions ou à quelle pratique politique ils se référaient; entrepris de savoir pourquoi il avait été soudain si important dans une société comme la nôtre que soient "étouffés" (comme on étouffe un cri, un feu ou un animal) un moine scandaleux ou un usurier fantasque et inconséquent; j'ai cherché la raison pour laquelle on avait voulu empêcher avec tant de zèle les pauvres esprits de se promener sur les routes inconnues. Mais les intensités premières qui m'avaient motivé restaient au-dehors. Et puisqu'il y avait risque qu'elles ne passent point dans l'ordre des raisons, puisque mon discours était incapable de les porter comme il aurait fallu, le mieux n'était-il pas de les laisser dans la forme même qui me les avait fait éprouver?

De là l'idée de ce recueil, fait un peu selon l'occasion. Recueil qui s'est composé sans hâte et sans but clairement défini. Longtemps j'ai songé à le présenter selon un ordre systématique, avec quelques rudiments d'explication et de manière qu'il puisse manifester un minimum de signification historique. J'y ai renoncé, pour des raisons sur lesquelles je reviendrai tout à l'heure; je me suis résolu à rassembler tout simplement un certain nombre de textes, pour l'intensité qu'ils me paraissaient avoir; je les ai accompagnés de quelques préliminaires; et je les ai distribués de manière à préserver - selon moi, le moins mal possible - l'effet de chacun. Mon insuffisance m'a voué au lyrisme frugal de la citation.

Michel Foucault, La Vie des Hommes Infâmes in Archives de l'Infamie, Éditions Les Prairies Ordinaires, 1977 (2009), p.7-9.

lundi 11 juillet 2011

In Memoriam.

Jirô Taniguchi, Le Sommet des Dieux, 2000-2003.

J’entendais des cris d’enfants, très haut sur la vieille route des nomades, et de légers éboulis sous le sabot des chèvres invisibles, qui résonnaient dans toute la passe en échos cristallins. J’ai passé une bonne heure immobile, saoulé par ce paysage apollinien. Devant cette prodigieuse enclume de terre et de roc, le monde de l’anecdote était comme aboli. L’étendue de la montagne, le ciel clair de décembre, la tiédeur de midi, le grésillement du narghilé et jusqu’aux sous qui sonnaient dans ma poche, devenaient les éléments d’une pièce où j’étais venu, à travers bien des obstacles, tenir mon rôle à temps. "Pérennité... Transparente évidence du monde... Appartenance paisible..." Moi non plus je ne sais comment dire... Car pour parler comme Plotin:  

Une tangente est un contact qu'on ne peut ni concevoir, ni formuler. 

Mais dix ans de voyage n'auraient pas pu payer cela. Ce jour là, j'ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s'en trouverait changée. Mais rien de cette nature n'est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant cette espèce d'insuffisance centrale de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre et qui paradoxalement est peut-être notre moteur le plus sûr.  

Nicolas Bouvier, L’Usage du Monde, Éditions Payot, 1963 (1992), p. 348.

dimanche 10 juillet 2011

Se Taire.

Arvo Pärt, Te Deum, ECM, 1993.



Nous nous taisions. Heureux ceux, heureux deux amis qui s'aiment assez, qui veulent assez se plaire, qui se connaissent assez, qui s'entendent assez, qui sont assez parents, qui pensent et sentent assez de même, assez ensemble en dedans chacun séparément, assez les mêmes chacun côte à côte, qui éprouvent, qui goûtent le plaisir de se taire ensemble, de se taire côte à côte, de marcher longtemps, longtemps, d'aller, de marcher silencieusement le long des silencieuses routes. Heureux deux amis qui s'aiment assez pour (savoir) se taire ensemble. Dans un pays qui sait se taire. Nous nous taisions. Nous montions. Depuis longtemps nous nous taisions. 

Charles Péguy, Solvuntur Objecta in Oeuvres Complètes de Charles Péguy, Volume 4, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1916, p.263. 

samedi 9 juillet 2011

Géographie Spiritualisée.

Albrecht Dürer, Jean Charlier de Gerson représenté en Pèlerin, 1494. 

L'idée que le sacré n'est pas absolument immatériel et qu'il existe une géographie du pouvoir spirituel est l'hypothèse au départ du pèlerinage. Tout pèlerinage trace une invisible démarcation entre spiritualité et matérialité, attaché qu'il est à une histoire factuelle et au cadre dans lequel elle s'est déroulée. S'il s'agit bien d'une quête de spiritualité, elle s'appuie sur des détails très concrets: on se rend sur les lieux de la mort de Bouddha ou de la naissance du Christ, ceux où sont conservées les reliques, où jaillit l'eau miraculeuse. Peut-être aussi l'entreprise vise-t-elle à réconcilier le spirituel et le matériel, car partir en pèlerinage revient à exprimer les désirs et les croyances de l'âme au moyen du corps et de ses mouvements. Le pèlerinage, en effet, unit la foi et l'action, la pensée au faire, et l'on comprend que cette harmonie se réalise quand le sacré est investi d'une présence physique et associé à un lieu déterminé. Parce qu'ils désapprouvent la pratique du pèlerinage, trop proche selon eux de l'adoration des images, les protestants et avec eux un certain nombre de bouddhistes et de juifs soutiennent que chacun doit chercher en soi le spirituel au lieu de le traquer dans le monde, car sa manifestation est purement immatérielle. 

Comme la randonnée en montagne, le pèlerinage chrétien met le voyage et l'arrivée en relation symbiotique. Le voyage sans point de destination aurait quelque chose d'aussi inachevée que l'arrivée non précédée d'un voyage. Le pèlerinage est un déplacement physique effectué pas à pas, au prix de rudes efforts, vers ces buts spirituels intangibles si durs à atteindre autrement. Nous nous demandons depuis l'aube des temps comment accéder à la miséricorde, à la guérison, à la vérité, mais nous savons aller en marchant d'un point à un autre, si pénible que soit le trajet. De même, nous imaginons volontiers que la vie est un voyage, et le fait d'entreprendre pour de bon une expédition renforce encore cette comparaison, la concrétise; le corps allié à l'imagination la met en acte dans un monde dont la géographie s'est spiritualisée. L'image du marcheur qui progresse au long de la route difficile le menant vers quelque lieu lointain compte parmi les représentations les plus convaincantes et les plus universelles de l'être humain: individu solitaire et minuscule en regard de l'immensité du monde, le marcheur ne peut compter que sur sa force et sa volonté. Le voyage du pèlerinage est soutenu par l'espoir radieux des bienfaits spirituels qui récompenseront l'arrivée à destination. Chemin faisant, le pèlerin accomplit sa propre histoire, et par là aussi il devient partie intégrante d'une réalité religieuse où l'histoire du voyage est celle d'une transformation.

Rebecca Solnit, traduit de l'américain par Oristelle Bonis, L'Art de Marcher, Éditions Actes Sud, collection Babel, 2000 (2002), p.74-76.

vendredi 8 juillet 2011

Presque Obsolète.

Walt Disney, EPCOT - Experimental Prototype Community of Tomorrow, 1966.

"Le shopping est la dernière forme d'activité publique. À travers toute une batterie de formes de plus en plus prédatrices, le shopping a colonisé - et remplacé - presque chaque aspect de la vie urbaine. Les centres villes historiques, les banlieues, les rues, et aujourd'hui les gares, les musées, les hôpitaux, les écoles, Internet et même l'armée sont de plus en plus façonnés par les mécanismes et les espaces du shopping. Les églises imitent les centres commerciaux pour attirer les adeptes. Les aéroports, pour devenir rentables, ont transformé les voyageurs en consommateurs. Les musées survivent grâce au shopping. En Europe, il est vrai, la ville traditionnelle a d'abord tenté d'y résister, avant de devenir le vecteur du consumérisme à l'américaine. Quant à la "grande" architecture, si elle méprise le monde du commerce, elle n'en utilise pas moins les configurations du shopping pour concevoir musées et universités. Et les villes malades se refont une santé en s'inspirant des centres commerciaux..."

Ainsi, à mesure que les mégastores gouvernent de plus en plus les mouvements au sein des villes, l'architecture et l'urbanisme apparaissent de plus en plus comme de simples instruments de coordination de ces flux. Pourtant, le triomphe du mégastore ne fait peut-être qu'annoncer sa future défaite, car, comme ses produits, il est "toujours presque obsolète", et d'ici 2010, il est estimé que plus de la moitié du commerce se fera par correspondance ou en ligne. Si le client ne vient pas au magasin, le magasin ira au client. Shopping aborde aussi la transformation de la ville et de la banlieue en "espace de contrôle" statistique, où chaque consommateur-citoyen est suivi à la trace à des fins de "performance économique", par des moyens électroniques et informatiques. Avec comme horizon le marketing de niche ou à segment unique, permettant de cibler une seule personne à la fois (certains télémarketeurs connaissent déjà votre petit nom).

Hal Foster, Design & Crime, Éditions Les Prairies Ordinaires, 2002 (2008), p.70-71.

Divisé en 3 parties, le film est consultable ici.