mercredi 17 août 2011

Chiraz Persépolis E03.

Photographie non attribuée, David Tudor et John Cage au Festival des Arts de Chiraz-Persépolis, 1971. 

L'Impact sur les Jeunes Compositeurs et Artistes.

Le festival eu un impact considérable sur la génération montante d'artistes et de compositeurs iraniens. Brown se rappelle: "John Cage était accueilli par beaucoup d'admirateurs dévoués comme le bien-aimé "héros"". Des étudiants de l'Université de Téhéran tel le compositeur irano-américain Dariuch Dolat-Chahi vécurent le festival et ces événements de près, étant donné l'implication active du département de musique. Ce dernier témoigne: "chaque année, j'avais hâte que l'événement ait lieu. Le festival représentait une source d'information importante, pour nous, à propos de ce qui se faisait au niveau mondial en dehors de l'Iran. J'ai même reçu ma première commande à l'âge de 19 ans". Dolat-Chahi faisait partie d'un "groupe de quatre personnes qui se retrouvaient pour écouter de la musique moderne dont Schoenberg, Berg, Ligeti" et il réalisa sa première oeuvre pour cordes et bande magnétique, une instrumentation courante pendant les années du festival, grâce à un petit enregistreur à cassettes. Les performances du festival influencèrent également le développement du théâtre iranien, comme l'observe l'écrivain et homme de théâtre irano-américain Zara Houshmand, à l'occasion d'une représentation récente donnée à Téhéran et dirigée par Majid Jafari: "Le travail de Jafari, tout comme celui de Pessyani et beaucoup d'autres metteurs en scène iraniens, doit beaucoup à Jerzy Grotowski, Peter Brook, Tadeusz Kantor et à d'autres figures marquantes de l'avant-garde européenne qui furent invitées au festival de Chiraz avant la révolution". Des agences du gouvernement offrirent des bourses d'études pour soutenir les jeunes artistes pendant leurs études à l'étranger. Parmi eux, Dolat-Chahi, soutenu par la NIRT, et Massoud Pourfarrokh, soutenu par le Ministère iranien des arts et de la culture. Jadis, le Chah écrivit:

Il faut de l'intuition et une imagination vive pour transporter de façon efficace la technologie occidentale dans un pays comme la Perse. Comme je l'ai déjà dit, beaucoup d'adaptation sont nécessaires; pour cela nous comptons sur les jeunes hommes que nous envoyons à l'étranger pour des études post-diplôme et qui rencontrent naturellement le problème d'utiliser ce nouveau savoir une fois rentrés chez eux. Beaucoup de ces adaptations sont presque instinctives ou inconscientes tandis que d'autres peuvent nécessiter un travail de recherche plus approfondi.

Comme l'observe Gordon Mumma, "les idées tournées vers l'étranger du gouvernement iranien, les aspirations de leurs intellectuels et des plus jeunes artistes créateurs" devaient favoriser une telle collaboration.

Dolat-Chahi étudia donc à l'étranger, à Amsterdam, à partir de 1970. Puis en 1974, il retourna à Téhéran mais sentait "le besoin de continuer son éducation"; il reçut une bourse d'études supplémentaire pour aller à l'Université de Columbia où il connaissait déjà les travaux de musiciens tels que Milton Babbitt et Vladimir Ussachevsky. La NIRT exprima son intérêt de sorte qu'il puisse à la fois développer sa formation et jouer un rôle au sein du nouveau centre d'art sur lequel travaillait Iannis Xenakis et que la NIRT sponsorisait; "l'idée de ce studio reçut beaucoup de soutien vu que beaucoup de musique électronique se jouait au festival. Ils voulaient avoir un lieu d'envergure et bien à eux". Ainsi, Dolat-Chahi commença à travailler au Centre de musique électronique de Columbia-Princeton en 1976, préparant la portion de bande magnétique de son morceau commandé par le festival, From Behind The Glass, une composition pour vingt cordes, piano, bande et système d'échos. Selon la critique Janet Lazarian Shaghaghi, "l'oeuvre, véhiculant une imagination stimulante de l'espace était originale et agréable à écouter". Le programme officiel du festival fit observer que "la musique électronique libérait [Dolat-Chahi] des vieux concepts de mélodie et d'harmonie, suscitant une exploration plus approfondie dans la matière brute de la musique, c'est-à-dire le son". Le festival de 1976 présenta également d'autres pièces de Dolat-Chahi, les Deux Mouvements pour Orchestre à Cordes (1970) et Mirage, pour orchestre et bande, qui, comme en jugea Shaghaghi, "déploie sa beauté avec aisance, fleurissant aussi vite qu'elle commence, les effets sonores et la musique orchestrale se mélangeant harmonieusement". La programmation comptait aussi les oeuvres d'autres compositeurs iraniens tournés vers l'avenir tels que Alizera Mashayeki, Mohammad Taghi Massoudieh et Hormoz Fahrat qui était alors le directeur du Conseil Musical de la télévision et conseiller artistique du festival.

Le dernier festival de 1977 mit à l'affiche des oeuvres de Fawzieh Majd, Ivo Malec, Bach et Mashayeki. ce dernier continua à composer de façon active, créant la musique électronique pendant un temps en Iran. Dolat-Chahi se rappelle que la NIRT commanda une oeuvre pour ensemble électronique et orchestre de chambre, dans le cadre du festival de 1977, au directeur de Columbia-Princeton, Ussachevsky. Or quelques mois avant le départ prévu d'Ussachevsky pour l'Iran, la situation politique sur le déclin rendit toute visite impossible. Chou-Wen-Chung, président du département de musique de Columbia, qui fit aussi le voyage en Iran, se souvient:

Mes étudiants Massoud Pourfarrokh et Dariuch Dolat-Chahi m'avaient expliqué les nombreux problèmes rencontrés par les étudiants iraniens. Ils avaient l'idée de créer un échange culturel entre les deux pays à l'Université de Columbia, comme avec le Centre pour les échanges artistiques États-Unis-Chine que j'avais fondé auparavant [...] Massoud et Dariuch organisèrent mon voyage en Iran et ma rencontre avec les officiels du pays.

Nous y sommes donc allés tous les trois en qualité de simples citoyens. C'était probablement vers la fin du printemps ou vers la fin août 1978, avant le début de l'année scolaire, et rendez-vous était pris avec le Ministre de la culture. C'était un homme très puissant, assez occidentalisé et proche du Chah. Le bâtiment du ministère était comme un palais. Nous avons eu deux entretiens très productifs avec lui. Il était très agréable et instruit, bien informé sur la raison de ma visite. Le ministre était d'un grand soutien pour cette nouvelle idée et proposa un financement considérable.

Ce centre aurait pu être un lieu passionnant. En gros, il devait être dédié à la musique dans le contexte d'un échange culturel entre deux pays. Des chercheurs et compositeurs iraniens seraient venus aux États-Unis pour collaborer avec leurs homologues perse en Iran - pas seulement de l'ethnomusicologie mais aussi pour se pencher sur l'avenir de la musique iranienne. Le Ministère iranien de la culture souhaitait vraiment développer les échanges afin que les jeunes chercheurs de deux pays puissent étudier l'ancien - représenté par l'Iran) et le nouveau - représenté par les États-Unis.

Il me restait à convaincre l'Université de Columbia. Je n'avais aucun doute quant à l'aboutissement du projet. La prochaine étape aurait été d'inviter le ministre iranien de la culture aux États-Unis, de se mettre d'accord sur les conditions de la collaboration et de mettre en route ce projet de centre.

Mais ces projets échouèrent, tout comme l'édition du festival de 1978, tandis que la révolution approchait.   

La Proposition d'un Centre pour les Arts.

Le succès du monumental Polytope de Persépolis de Xenakis encouragea à promouvoir ce dernier en tant "qu'ingénieur consultant chargé de l'architecture de la Cité des arts de Chiraz-Persépolis". Les discussions sur le futur centre auraient vraisemblablement commencé dès 1968. Le design de Xenakis était basé sur ses plans pour "un projet très similaire, conçu [en 1970] pour le Centre des arts Le Corbusier [à la Chaux-de-Fonds en Suisse]. Xenakis aurait été chargé de tout concevoir mais des iraniens auraient été engagés pour réaliser ses idées". Pour résumer la proposition de Xenakis, selon "ses directives générales", le projet aurait dû aboutir à la création d'un "centre de recherche scientifique interdisciplinaire et collaboratif autour du son, des arts visuels, du cinéma, du théâtre, du ballet, de la poésie et de la littérature, destiné à "poursuivre les activités du festival annuel de Chiraz-Persépolis sur tout le long de l'année". En plus de ses représentations publiques, le centre aurait accueilli des travaux en cours d'une quarantaine d'artistes en résidence, d'une cinquantaine d'artistes permanents, des scientifiques et des membres du personnel. Il devait être "essentiellement basé sur la recherche et la technologie les plus avancées, nous menant vers le futur de l'Art". Il aurait été ouvert à tous, générant des échanges entre ses participants et la ville (pour éviter un effet de "ghetto intellectuel"), partageant ses ressources avec l'université. Il aurait cultivé l'intimité avec les arts traditionnels "observés à travers le prisme de la recherche la plus avancée et l'expérimentation plutôt que les traditions académiques musicologiques, théâtrales et chorégraphiques normales".

Dans ses plans, Xenakis se réfère à l'unité des arts du son en tant que "Centre d'études de la musique mathématique et automatisée". Kanach pense que son projet était similaire à celui du centre qu'il a fondé à Paris, le CEMAMu (Centre d'Études de Mathématiques et Automatiques Musicales). Le projet de centre en Iran devait comporter des laboratoires pour la musique numérique "automatisée" et analogique, pour le mixage du son dans le cinéma, deux studios d'enregistrement, une bibliothèque, un atelier de maintenance, un "Couloir du néant" de trois mètres carré et un parking d'une capacité de mille places. Le budgets proposé fut de trente-cinq millions de francs [environ cinq millions trois cent mille euros]. Comme aucun accord n'avait été mis par écrit à l'époque, il est probable que les plans n'aient jamais avancé jusqu'à une définition précise des détails administratifs (parmi lesquels le rôle éventuellement joué par Dolat-Chahi).

Robert Gluck, traduit de l'anglais par Alan Elington, Le Festival des Arts de Chiraz-Persépolis, Les Avant-Gardes d'Occident en Iran dans les Années 1970 in Zamân n°4, Éditions MEKIC, Hiver 2011, p.98-104.

Article initialement publié dans Leonardo Journal, vol. 40, n°1, MIT Press, 2007.


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